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Dans un paysage musical souvent dominé par l’instantané, la séduction des tendances et l’économie du tube, Oussou Ndiol poursuit un chemin inverse. Héritier moderne du Nguel sérère, il a fait de la parole vraie son principal instrument. Chez lui, le chant ne se limite pas au divertissement. Il éclaire, interroge et transmet. À travers une œuvre nourrie de mémoire, de morale et de conscience collective, l’artiste s’est imposé comme l’un des derniers grands gardiens d’une parole enracinée dans le réel.
« O xu xouponga ko xoyan Ndiol », enseigne un proverbe sérère dont la profondeur dépasse la simple formule de sagesse. En français, il signifie : « Celui qui est plus grand que toi, il faut l’appeler géant ». Une invitation à reconnaître la grandeur là où elle se manifeste, même lorsqu’elle ne revêt ni les habits du pouvoir ni les apparats de la puissance. Oussou Ndiol est petit par la stature, mais immense par l’élévation de l’esprit.
Il appartient à cette lignée d’hommes que les anciens comparaient aux baobabs : des êtres dont les racines plongent si profondément dans la terre des ancêtres que les tempêtes du temps ne peuvent les déraciner. Ses paroles portent la lenteur féconde des palabres d’autrefois, lorsque les vieillards ne parlaient qu’après avoir consulté en eux-mêmes la bibliothèque silencieuse des générations disparues.
La sagesse véritable ne crie jamais mais chemine à pas feutrés, comme l’eau souterraine qui nourrit les grands arbres sans jamais se montrer. Oussou l’a compris. « Si Youssou Ndour est l’ambassadeur du peuple wolof et Baaba Maal celui des Toucouleurs, ma dignité et mon ambition me donnent la force de porter la voix du peuple sérère, malgré la modestie de mes moyens», affirme-t-il avec fierté. Un produit de l’École des Beaux-Arts En l’écoutant, on comprend que certains hommes ne sont pas seulement les héritiers d’une culture mais en deviennent les gardiens. Ils avancent avec, dans leur voix, les échos des tam-tams anciens, dans leur regard, les reflets des feux de veillée, et dans leur mémoire, les leçons accumulées par des siècles d’observation du monde. Originaire de Faoye, dans la commune de Djilas, région de Fatick, Ousmane Faye, connu sous son nom d’artiste Oussou Ndiol, est un auteur-compositeur sénégalais dont l’univers musical s’enracine profondément dans les traditions sérères. Son œuvre se déploie à la croisée des chants sérères, du mbalax et du Nguel, rythme ancestral de son ethnie, qui lui vaut d’ailleurs le surnom évocateur de Prince du Nguel.
« Aujourd’hui, j’éprouve une réelle fierté à voir la jeune génération s’approprier mon héritage artistique, s’en inspirer et reprendre, parfois à titre gracieux, certaines de mes compositions », se réjouit-il. Né dans une famille où l’art se transmet comme un héritage vivant, son grand-père et sa mère étant eux-mêmes des figures de création, Oussou Ndiol poursuit depuis plus de deux décennies une œuvre de sauvegarde et de modernisation du Nguel. Il fait ses premiers pas sur scène comme danseur et compositeur au sein de la troupe Leona Ndiaye. Il rejoint en 1998 la troupe Diam Bougoume de son village natal, dont il devient rapidement le lead vocal, fonction qu’il occupera jusqu’en 2000. Animé par une quête d’approfondissement artistique, il poursuit ensuite des études à l’École des Beaux-Arts de Dakar en 1997. Cette formation nourrit et affine sa sensibilité, ouvrant la voie à une démarche musicale plus construite, plus consciente de son héritage.
Il fonde par la suite le groupe Les Guelewars du Sine, avec lequel il développe une esthétique singulière mêlant modernité musicale et fidélité aux chants sérères. « Dans notre tradition, le Nguel n’est pas un simple rythme. Il est une respiration culturelle. Une archive vivante. Une manière de raconter les hommes, leurs gloires, leurs égarements et leurs espérances », explique-t-il.
Pour ce faire, dit-il, le tambour y dialogue avec la parole, tandis que la voix devient un véhicule de savoir. Un archiviste des émotions collectives C’est précisément dans cet univers exigeant que le Prince du Nguel a bâti sa singularité artistique. Là où d’autres recherchent la formule facile, lui privilégie la densité du verbe. Dans toutes les localités environnantes, Oussou Ndiol est comparé à l’excellent parolier Thione Ballago Seck. Ses chansons ressemblent souvent à des chroniques sociales mises en musique. Elles observent la société avec l’œil du témoin et la sensibilité du poète. Dans son répertoire, les récits de vie côtoient les enseignements moraux, les appels à la dignité répondent aux inquiétudes contemporaines et les valeurs héritées des anciens se confrontent aux mutations du présent. Cette capacité à transformer l’expérience humaine en matière artistique constitue l’une des grandes forces de son écriture.
Chez Oussou Ndiol, la chanson constitue un espace de vérité. Une tribune sans agressivité, mais sans complaisance. L’une des particularités de son art réside dans sa maîtrise du récit. Beaucoup de chansons populaires racontent des histoires. L’artiste construit des univers.
Chaque texte est habité par des personnages, des situations, des émotions et des enseignements. Une bibliothèque orale du Sine Combien de fois a-t-on entendu des personnes se plaindre au cours de ses prestations, ou vu des spectateurs quitter la cérémonie, profondément touchés par ses paroles ? Tant ses textes sonnent juste, tant ils disent avec vérité ce que vivent de nombreuses personnes au quotidien.
Normal. L’artiste s’inscrit dans une longue tradition des chanteurs-conseils du Sine. Ces voix respectées qui, depuis des générations, portent les mémoires familiales, célèbrent les vertus et dénoncent les dérives. Cette profondeur narrative est portée par une langue sérère d’une remarquable richesse. Une langue où chaque image transporte plusieurs niveaux de sens.
Une langue où les proverbes, les métaphores et les références culturelles fonctionnent comme des passerelles entre les générations. L’analyse de son parcours révèle également une autre singularité : sa fidélité. Fidélité à son terroir. Fidélité à son identité musicale. Fidélité à un héritage culturel qu’il refuse de sacrifier sur l’autel des modes passagères. Cette constance est d’autant plus remarquable que l’industrie musicale contemporaine récompense souvent la rapidité plutôt que la profondeur. Son chant porte ainsi la poussière des pistes du Sine, la sagesse des anciens sous l’arbre à palabres, les échos des cérémonies traditionnelles et les préoccupations d’une société en mutation.
C’est pourquoi réduire Oussou Ndiol à un simple chanteur de Nguel serait une erreur d’appréciation. Il est davantage un archiviste des émotions collectives. Un conservateur de mémoire populaire. Un artisan du langage et, surtout, un passeur de civilisation. Sa musique est un lieu de réflexion. Un espace de transmission. Une école de conscience. Et c’est bien évidemment là que réside la véritable grandeur de son art. Oussou Ndiol est une voix qui chante. Mais surtout une voix qui témoigne.
Oussou Ndiol construit son œuvre comme un archiviste de l’oralité, où le Nguel devient un véhicule de transmission autant qu’un instrument musical. L’artiste a notamment marqué les esprits avec «Layaname Sérère », paru en 2017, véritable manifeste culturel. À travers cette œuvre, il invite les Sérères à renouer avec leur langue, leur histoire et leurs valeurs. De ses morceaux les plus connus figure « Jambaar », paru en 2023, renvoyant au courage, à la dignité et à la noblesse de caractère. Les Guelewars du Sine, le bastion musical d’un héritage Son parcours discographique comprend aussi l’album « Jaxaw Sine », paru en 2015, dont plusieurs titres explorent les racines spirituelles, historiques et familiales du peuple sérère.
On y retrouve notamment « Lamine Senghor » (2022), « Wajur » ou encore « Yaye Boye », « Wé mbog na yaay to né laya » (Ndlr : les frères et sœurs de même sang qui ne se parlent pas), « O kiino baal » (l’Homme noir), entre autres. Derrière la voix de l’artiste se tient une aventure collective : Les Guelewars du Sine. Le choix du nom n’a rien d’anodin. Dans l’histoire sénégambienne, Les Guelewars incarnent une dynastie prestigieuse ayant profondément marqué les royaumes sérères du Sine et du Saloum. Créé en 2002 après son passage à l’École nationale des Beaux-Arts de Dakar, le groupe est né de la volonté de donner au Nguel une expression moderne sans lui faire perdre son âme.
Les Guelewars du Sine ne fonctionnent pas comme un simple orchestre d’accompagnement. Ils constituent un véritable laboratoire de sauvegarde culturelle. Chaque prestation devient un espace où les récits anciens dialoguent avec les préoccupations du présent. La troupe s’est produite dans plusieurs manifestations culturelles à travers le Sénégal, notamment dans le bassin culturel sérère, où elle est considérée comme l’une des formations les plus représentatives du Nguel contemporain. L’originalité des Guelewars du Sine réside dans leur capacité à faire coexister deux temporalités d’une mémoire et celle de la scène moderne.
Leur ambition relève d’une mission de maintenir allumée la flamme du Nguel dans une époque où les musiques traditionnelles doivent sans cesse lutter pour conserver leur place dans l’espace public. Les Guelewars du Sine donc, en sus d’être un groupe musical, sont aussi les gardiens sonores d’un royaume de mémoire.
Adama NDIAYE
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