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Économie

Le financement du développement africain se heurte encore au coût du risque

SenewebSenewebjuin 17, 20267 min de lecture
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Le financement du développement africain se heurte encore au coût du risque

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Lorsqu’un État emprunte sur les marchés financiers, la question essentielle ne réside pas uniquement dans le fait de savoir combien il souhaite lever, mais à quel prix les investisseurs acceptent de lui prêter. Or sur ce terrain, les pays africains partent souvent avec un handicap. Pour financer un même type d’infrastructure, construire une route, renforcer un réseau électrique ou moderniser un port, ils doivent généralement payer des taux d’intérêt nettement supérieurs à ceux dont bénéficient les économies développées. Cet écart représente des milliards de dollars de charges financières supplémentaires chaque année et constitue l’un des défis les plus importants pour le financement du développement sur le continent.

La comparaison est frappante. Au début de l’année 2025, l’Allemagne empruntait à dix ans à un taux proche de 2,5 %, tandis que plusieurs États africains devaient offrir des rendements supérieurs à 8 %, 10 % ou parfois davantage pour accéder aux marchés internationaux. Pourtant, un investisseur qui achète une obligation allemande ou une obligation africaine ne finance pas nécessairement des projets fondamentalement différents. Ce qui change, c’est la perception du risque.

Cette perception repose d’abord sur la capacité supposée d’un pays à générer durablement des recettes publiques. Les grandes économies développées disposent généralement de marchés financiers profonds, d’administrations fiscales anciennes, d’une forte diversification économique et d’un accès quasi permanent aux investisseurs internationaux. Les créanciers considèrent donc qu’un défaut de paiement reste extrêmement improbable, même lorsque le niveau de dette est élevé.

Le Japon illustre bien cette logique. Sa dette publique dépasse 250 % du PIB selon le FMI, soit un niveau très supérieur à celui observé dans la quasi-totalité des économies africaines. Pourtant, Tokyo continue d’emprunter à des taux relativement faibles parce que les investisseurs accordent une confiance importante à la solidité de ses institutions, à la profondeur de son marché financier et à sa capacité de refinancement.

À l’inverse, plusieurs économies africaines demeurent plus vulnérables aux chocs extérieurs. Une baisse des cours du pétrole, une chute des prix des matières premières, un épisode climatique majeur ou une crise politique peuvent rapidement affecter les recettes publiques et les équilibres macroéconomiques. Les investisseurs intègrent cette vulnérabilité dans leurs calculs, ce qui se traduit mécaniquement par des taux plus élevés.

Les restructurations de dette observées ces dernières années ont également renforcé cette prudence. La Zambie a fait défaut sur sa dette extérieure en 2020. Le Ghana a engagé une vaste restructuration à partir de 2022. L’Éthiopie a également demandé un réaménagement de sa dette. Même lorsqu’un pays ne rencontre aucune difficulté particulière, les investisseurs tiennent compte de ces précédents lorsqu’ils évaluent le risque associé à des marchés émergents ou africains.

La notation financière joue ici un rôle déterminant. Les agences spécialisées comme Moody’s, S&P Global Ratings ou Fitch évaluent régulièrement la qualité de crédit des États. Une dégradation de notation peut entraîner une hausse quasi immédiate des rendements exigés par les investisseurs. À l’inverse, une amélioration de la perception du risque peut réduire le coût du financement. Plusieurs responsables africains contestent toutefois certaines méthodes utilisées par ces agences, estimant qu’elles tendent parfois à pénaliser le continent au-delà de ce que justifieraient les fondamentaux économiques.

La Banque africaine de développement a d’ailleurs consacré plusieurs études à cette question. Dans un rapport publié en 2024, l’institution estimait que certains pays africains supportaient une prime de risque excessive, ce qui renchérissait artificiellement leur accès aux capitaux internationaux. Selon ses calculs, cette surévaluation du risque représenterait plusieurs milliards de dollars de coûts supplémentaires chaque année pour les économies concernées.

Mais le coût de la dette ne dépend pas uniquement du taux d’intérêt. La durée des emprunts, que les spécialistes appellent la maturité, constitue un autre élément essentiel souvent moins visible dans le débat public. Deux pays peuvent emprunter au même taux, mais présenter des profils de risque très différents selon la durée pendant laquelle ils disposent des fonds.

Les grandes économies développées bénéficient généralement d’un accès à des financements très longs. La France a déjà émis des obligations à cinquante ans. L’Autriche a placé en 2017 une obligation souveraine à cent ans. Les États-Unis financent régulièrement une partie de leur dette sur des échéances de vingt ou trente ans. Cette capacité offre une forme de confort financier, puisqu’elle limite la fréquence à laquelle les gouvernements doivent retourner sur les marchés pour refinancer leurs emprunts.

La situation est très différente dans une grande partie du monde émergent et africain. Même si les maturités se sont progressivement allongées au cours des dernières années, les États continuent souvent à emprunter sur des horizons plus courts. Dans l’espace UEMOA, les émissions portent fréquemment sur quelques mois, un an, trois ans, cinq ans ou sept ans. Les maturités plus longues existent, mais elles restent moins nombreuses et concernent généralement des volumes plus modestes.

Cette différence a des conséquences très concrètes. Un pays qui emprunte sur trente ans verrouille ses conditions de financement pendant trois décennies. Un pays qui emprunte sur trois ou cinq ans devra revenir beaucoup plus rapidement devant les investisseurs pour refinancer sa dette. Or personne ne peut garantir que les conditions de marché seront aussi favorables au moment du refinancement.

C’est précisément ce que les investisseurs appellent le risque de refinancement. Plus les échéances sont rapprochées, plus un État dépend de la confiance continue des marchés. Une hausse brutale des taux mondiaux, une dégradation de notation ou une crise financière peuvent alors augmenter rapidement le coût du renouvellement de la dette.

Le Sénégal offre un exemple intéressant de cette évolution. Depuis plusieurs années, les autorités cherchent à diversifier les profils de financement et à développer le marché régional des capitaux afin de réduire la dépendance aux financements extérieurs en devises. Selon les données d’UMOA-Titres, l’encours des titres publics en circulation dans l’Union dépassait 20 000 milliards FCFA en 2025, contre moins de 5 000 milliards une dizaine d’années auparavant. Cette progression témoigne de la montée en puissance d’un marché régional capable de mobiliser une part croissante de l’épargne disponible.

Le 30 avril 2026, le Trésor sénégalais a ainsi levé 26,06 milliards FCFA sur le marché régional. L’opération a enregistré un taux de couverture de 115,2 %, signe que la demande des investisseurs dépassait le montant recherché. Les rendements moyens ressortaient néanmoins à 7,29 % pour les bons à court terme et à 8,05 % pour les obligations à trois ans, ce qui illustre le niveau encore relativement élevé du coût de financement comparé aux standards observés dans les grandes économies avancées.

Le contexte monétaire international contribue également à cet écart. Lorsque les banques centrales des grandes économies relèvent leurs taux directeurs, comme cela a été le cas après 2022, les investisseurs peuvent obtenir des rendements plus attractifs sur des actifs considérés comme très sûrs. Les États africains doivent alors offrir une rémunération supplémentaire pour continuer à attirer les capitaux internationaux.

Cette situation produit des effets directs sur les finances publiques. Selon le FMI, plusieurs pays d’Afrique subsaharienne consacrent désormais une part croissante de leurs recettes fiscales au service de la dette. Dans certains cas, les intérêts versés aux créanciers absorbent une proportion comparable ou supérieure aux budgets consacrés à certains secteurs sociaux. Plus le coût du financement augmente, plus les marges disponibles pour investir dans les infrastructures, l’éducation, la santé ou la transition énergétique se réduisent.

L’enjeu dépasse donc largement la seule question de l’endettement. Pour les économies africaines, il s’agit aussi de développer des marchés financiers plus profonds, d’élargir les bases d’investisseurs locaux, d’améliorer la qualité des signatures souveraines et d’allonger progressivement les maturités de financement. Car un pays ne renforce pas seulement sa soutenabilité financière en empruntant moins ; il peut également la renforcer en empruntant mieux, dans de meilleures conditions et sur des horizons plus compatibles avec le rythme réel du développement économique.

Auteur: Aicha Fall
Publié le: Mercredi 17 Juin 2026

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