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Financement des États : Comment le marché des titres régionaux a explosé pour dépasser 20 000 milliards
Pendant longtemps, lorsqu’un État d’Afrique de l’Ouest avait besoin de financer son budget, ses investissements ou ses grands projets d’infrastructures, il se tournait principalement vers les bailleurs internationaux. Banque mondiale, Banque africaine de développement, FMI, agences de coopération bilatérale ou marchés internationaux constituaient les principales sources de financement. Cette situation a progressivement évolué au cours des quinze dernières années. Aujourd’hui, les émissions de bons du Trésor, d’obligations assimilables du Trésor et les appels publics à l’épargne occupent une place de plus en plus importante dans les stratégies de financement des pays de l’UEMOA.
Cette transformation apparaît clairement dans les chiffres. Selon UMOA-Titres, l’encours des titres publics en circulation sur le marché régional dépassait 20 000 milliards de FCFA en 2025, contre moins de 5 000 milliards de FCFA au début des années 2010. En une quinzaine d’années, la taille de ce marché a donc été multipliée par plus de quatre. Cette progression reflète à la fois l’augmentation des besoins de financement des États et la montée en puissance de l’épargne régionale.
L’explication la plus immédiate tient à la croissance des besoins budgétaires. Les pays de l’Union doivent financer des infrastructures de transport, des réseaux électriques, des programmes d’éducation, des systèmes de santé, des investissements agricoles ou encore des politiques de sécurité dans un contexte marqué par une forte croissance démographique. Selon les projections des Nations unies, la population cumulée des huit pays de l’UEMOA dépasse désormais 150 millions d’habitants et continue de progresser rapidement. Cette dynamique crée des besoins considérables en matière d’investissements publics.
Dans le même temps, les ressources concessionnelles ne suffisent plus toujours à couvrir ces besoins. Les financements accordés par les institutions internationales restent importants, mais ils sont souvent orientés vers des projets spécifiques et obéissent à des procédures parfois longues. Les marchés régionaux offrent davantage de flexibilité, puisqu’un État peut organiser une émission en fonction de ses besoins de trésorerie ou de ses priorités budgétaires.
Le développement du marché régional répond également à une logique de souveraineté financière. Lorsqu’un pays emprunte en monnaie locale auprès d’investisseurs de l’Union, il réduit son exposition aux fluctuations des devises étrangères. Cette question est devenue particulièrement importante après plusieurs épisodes de tensions financières internationales qui ont montré à quel point la dépendance aux financements extérieurs pouvait accroître la vulnérabilité des États.
Même si le franc CFA est arrimé à l’euro, les emprunts contractés en dollars continuent d’exposer les pays à des risques de change. Un financement levé sur le marché régional permet au contraire de rembourser dans la même monnaie que celle dans laquelle l’essentiel des recettes fiscales est collecté. Cette caractéristique améliore la prévisibilité budgétaire et réduit certains risques financiers.
La montée en puissance de ce marché s’explique aussi par la présence d’investisseurs institutionnels de plus en plus importants. Banques commerciales, compagnies d’assurance, fonds de pension, organismes de prévoyance sociale et sociétés de gestion disposent aujourd’hui de volumes d’épargne nettement plus élevés qu’il y a vingt ans. Les titres publics constituent pour ces acteurs des placements relativement sûrs et facilement identifiables.
Au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Bénin, les banques figurent parmi les principaux acheteurs de titres souverains. Cette situation contribue à créer une demande relativement stable pour les émissions publiques. Elle explique également pourquoi certaines adjudications enregistrent régulièrement des taux de couverture supérieurs à 100 %, signe que les montants demandés par les investisseurs dépassent les besoins de financement exprimés par les États.
Le cas ivoirien illustre bien cette évolution. La Côte d’Ivoire est devenue ces dernières années l’un des émetteurs les plus actifs de l’Union, mobilisant régulièrement plusieurs centaines de milliards de FCFA sur le marché régional. Le Sénégal suit une trajectoire comparable. Le 30 avril 2026, le Trésor sénégalais a ainsi recherché 30 milliards de FCFA à travers une émission simultanée de bons et d’obligations. Les investisseurs ont proposé 34,56 milliards de FCFA, soit un taux de couverture de 115,2 %, même si l’État n’a finalement retenu qu’un peu plus de 26 milliards de FCFA.
La création d’UMOA-Titres en 2013 a également joué un rôle déterminant dans cette transformation. Avant cette réforme, les émissions publiques étaient moins coordonnées et le marché manquait de visibilité. La mise en place d’un cadre régional harmonisé a permis d’amender la transparence, de faciliter les adjudications et de renforcer la confiance des investisseurs.
Cette évolution ne signifie toutefois pas que le marché régional constitue une solution sans limites. Les taux exigés par les investisseurs restent relativement élevés. En 2026, plusieurs émissions souveraines au sein de l’Union ont affiché des rendements compris entre 7 % et 9 %, des niveaux sensiblement supérieurs à ceux observés dans les économies développées. Le recours accru au marché régional réduit certains risques, mais il ne supprime pas la contrainte du coût de financement.
Une autre question se pose également. Lorsque les États absorbent une part importante de l’épargne disponible, les entreprises peuvent rencontrer davantage de difficultés à accéder aux financements. Les économistes désignent ce phénomène sous le nom d’effet d’éviction. Plus les titres publics offrent des rendements attractifs, plus certains investisseurs peuvent être tentés de privilégier les obligations souveraines au détriment du financement du secteur privé.
C’est précisément pour cette raison que les autorités régionales cherchent à développer simultanément les différents compartiments du marché financier. L’objectif n’est pas uniquement de faciliter le financement des États, mais aussi de permettre aux entreprises, aux banques de développement et aux collectivités de mobiliser plus facilement l’épargne régionale.
L’essor du marché régional traduit finalement une transformation plus profonde de l’économie ouest-africaine. Les États ne dépendent plus exclusivement des bailleurs extérieurs pour financer leurs besoins. Ils s’appuient désormais davantage sur les ressources disponibles à l’intérieur de l’Union, ce qui contribue à renforcer l’autonomie financière de la région tout en favorisant le développement progressif d’un véritable marché des capitaux ouest-africain.
Auteur: Aicha Fall
Publié le: Mercredi 17 Juin 2026
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