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Publié en 1982, « L’Appel des arènes » d’Aminata Sow Fall plonge dans l’univers des arènes sénégalaises. À travers Nalla, un adolescent fasciné par la lutte, le roman explore la passion des combats, les traditions, la quête de soi et le conflit entre générations.
Nalla est encore assez jeune pour que les adultes pensent pouvoir décider à sa place de ce qu’il deviendra, assez jeune pour que son père et sa mère puissent regarder ses résultats scolaires, ses fréquentations et ses distractions comme autant d’indices permettant de corriger sa trajectoire avant qu’elle ne leur échappe, mais déjà assez grand pour éprouver, sans savoir encore le formuler, cette inquiétude particulière de l’adolescence qui pousse à chercher dehors ce que la maison ne parvient plus à donner.
Chez lui, tout est pourtant organisé autour de son avenir. Ses parents veulent le voir réussir, poursuivre des études, acquérir les connaissances qui lui permettront de tenir sa place dans une société où le diplôme, la réussite professionnelle et les signes de distinction sociale prennent une importance croissante. Ils surveillent son éducation avec la volonté de parents qui ont le sentiment d’avoir compris les exigences de leur époque et qui souhaitent éviter à leur enfant les chemins qu’ils jugent inutiles ou dangereux. Nalla, lui, regarde vers les arènes.
Ce déplacement est au cœur du roman d’Aminata Sow Fall, « L’Appel des arènes », publié en 1982, qui raconte l’attirance d’un adolescent pour la lutte sénégalaise tout en faisant de cette passion le point de départ d’une réflexion sur l’éducation, la famille et la place de la mémoire dans une société qui se transforme. Mais commence avec un enfant qui éprouve une fascination pour un univers que les adultes de son entourage ne considèrent pas avec le même regard. Il faut prendre cette fascination au sérieux.
Assouvir l’imaginaire
Ce qui l’attire est plus vaste et se dévoile progressivement à mesure qu’il fréquente cet univers. Dans les arènes, il rencontre une société qui possède ses propres codes, ses propres figures, ses récits et ses manières de transmettre. Il découvre des hommes qui ne sont pas seulement des combattants mais des personnages inscrits dans une histoire, entourés d’admirateurs, de disciples, d’anciens et de conteurs. Derrière les combats, il découvre aussi la parole.
Cette progression est importante parce qu’elle permet à Aminata Sow Fall de donner à la lutte une fonction qui dépasse largement le spectacle sportif. L’arène est un lieu où les générations se rencontrent et où la culture circule autrement que dans les institutions scolaires. Les recherches consacrées au roman ont notamment relevé l’importance de l’oralité, de la musique et de l’univers épique du Kajoor dans le parcours de Nalla. Le jeune garçon entre dans un système de références qui lui était jusque-là resté en partie étranger. La présence de Mame Fari approfondit cette découverte. Avec elle, la mémoire prend un visage. La vieille femme appartient à un monde où l’histoire se conserve dans la parole et dans la relation entre les générations.
Pour Nalla, cette relation ouvre un espace que son éducation familiale avait laissé en marge. C’est ici que le roman s’ouvre à un récit d’apprentissage. Nalla grandit en changeant de regard sur ce qui l’entoure. Il apprend à distinguer, derrière ce qui pouvait lui apparaître comme un simple divertissement populaire, un ensemble de valeurs et de représentations. La lutte lui montre la force, mais aussi la discipline ; elle met en scène le corps, mais elle repose sur des règles ; elle rassemble une foule, mais cette foule n’est pas anonyme, puisqu’elle reconnaît des noms, des lignées, des réputations et des histoires. Monsieur Niang le comprend mieux que d’autres. Son rôle est particulièrement intéressant parce qu’il ne cherche pas subrepticement à arracher Nalla à sa passion pour le ramener vers les exigences scolaires. Il comprend qu’il faut partir de ce qui intéresse l’enfant pour l’amener vers ce qu’il doit apprendre. La démarche est plus subtile qu’un choix entre deux systèmes de valeurs : elle suppose que l’éducation puisse utiliser les passions de l’enfant au lieu de les considérer immédiatement comme des obstacles. Le conflit avec les parents de Nalla prend alors une autre dimension. Ils ne sont pas des adversaires caricaturaux de leur fils. Ils veulent sa réussite et pensent agir pour son bien. Leur erreur vient plutôt de la manière dont ils définissent ce bien. Ils ont tendance à considérer certains univers culturels comme incompatibles avec l’avenir qu’ils souhaitent pour lui.
Aminata Sow Fall s’attaque ici à une attitude sociale bien plus large. Dans les sociétés africaines en transformation, l’adoption de nouveaux modèles scolaires, professionnels et sociaux peut produire un rapport ambigu au passé. On ne rejette pas forcément ses origines par mépris conscient. On peut simplement finir par considérer certaines pratiques comme embarrassantes, populaires ou dépassées, jusqu’à ne plus voir qu’elles contiennent une part de l’histoire collective. Diattou, notamment, permet de comprendre cette tension. Sa volonté de préserver Nalla de certaines influences n’est pas dépourvue de logique.
Elle appartient à une génération qui veut que ses enfants bénéficient des transformations de la société, qu’ils soient instruits et qu’ils accèdent à une existence différente. Mais cette aspiration peut devenir problématique lorsqu’elle s’accompagne d’un éloignement systématique de tout ce qui relève de la culture populaire et de la mémoire ancienne. Nalla se retrouve ainsi au milieu d’un conflit qui le dépasse. C’est ce qui donne au roman son intérêt durable : Nalla est plutôt le produit d’une société où ces deux dimensions coexistent sans toujours parvenir à dialoguer. Son malaise vient précisément de cette séparation que les adultes ont installée autour de lui. L’école et les arènes ne transmettent pas la même chose, mais elles ne sont pas nécessairement incompatibles.
Répondre à l’appel ?
L’école fournit des outils pour comprendre le monde contemporain. Les arènes donnent accès à une mémoire et à des formes de sociabilité que l’institution scolaire ne suffit pas à transmettre. Mais, Le problème apparaît justement lorsque l’une prétend effacer l’autre. Cette question traverse le roman sans en prendre la forme d’un discours théorique. Elle passe par les comportements des personnages, par les inquiétudes des parents, par la curiosité de Nalla et par les rencontres qui modifient progressivement son regard. C’est aussi ce qui permet à Aminata Sow Fall de conserver une certaine légèreté narrative alors même qu’elle aborde des questions profondes. L’oralité joue dans cette construction un rôle essentiel. Les chants, les récits et les paroles donnent au monde de la lutte une épaisseur que ne pourrait produire une simple description des combats. La culture apparaît comme quelque chose qui se dit et qui se partage. Elle existe dans la voix des autres, dans les histoires que l’on raconte et dans les figures que l’on continue de nommer. Ce qui compte dans l’arène, ce sont aussi les relations, la parole, le respect des règles et la réputation. C’est cette profondeur qui manque au regard de ceux qui ne voient dans la lutte qu’un spectacle. Et c’est précisément ce que Nalla découvre. Il évolue à travers les contradictions de sa famille, les enseignements de ceux qu’il rencontre et la fascination grandissante que les arènes exercent sur lui. Le titre du roman prend alors une résonance particulière. La grande réussite d’Aminata Sow Fall est finalement de ne pas faire de la tradition un refuge parfait ni de la modernité un danger absolu. Elle observe plutôt les êtres au moment où ces deux univers se rencontrent, avec leurs malentendus, leurs peurs et leurs espoirs. À travers Nalla donc, l’auteure interroge une société qui veut changer sans toujours savoir comment conserver ce qui lui appartient, une société où les parents souhaitent offrir à leurs enfants un avenir différent du leur mais risquent, dans cette volonté de rupture, de leur transmettre surtout une incertitude sur leurs propres origines.
Par Amadou KEBE
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