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Entre les hommes compliqués, les histoires d’amour qui finissent rarement comme prévu, les réputations qui courent plus vite que les intéressés et une foi qui revient toujours frapper à la porte, Ndèye Takhawalou n’a décidément pas choisi le chemin le plus tranquille. Dans « De la traînée à la sainte », Aminata Sophie Dièye se glisse dans la peau d’une femme que la société voudrait bien classer une bonne fois pour toutes, mais qui prend un malin plaisir à changer de case avant même qu’on ait fini de l’y enfermer. Drôle, insolente et parfois désarmante, elle raconte ses désordres avec tant de naturel que le lecteur finit par se demander si, dans cette histoire, la vraie sagesse ne consiste pas simplement à assumer ses bêtises.
Ndèye Takhawalou a quarante ans, elle est sénégalaise et, comme elle le dit elle-même, elle est « toujours dans le pétrin ». Ses histoires commencent rarement là où les femmes convenables sont censées les commencer et finissent encore moins comme les histoires que l’on raconte pour donner une bonne image de la famille.
Elle rencontre des hommes, s’en éprend, s’en lasse, se trompe, recommence, fréquente des personnes que la bonne société préfère regarder de loin, se retrouve dans des situations embarrassantes et raconte tout cela avec une liberté qui désarme autant qu’elle amuse.
Dans « De la traînée à la sainte », publié en 2013 chez Baobab Édition, Aminata Sophie Dièye donne ainsi une nouvelle vie à son personnage de chroniqueuse, apparu dans les pages de L’Observateur.
Ndèye Takhawalou raconte son quotidien, ses relations, ses rencontres et ses égarements, mais elle raconte surtout une société sénégalaise où chacun connaît la place que l’autre devrait occuper et où le moindre écart suffit à vous faire passer d’une catégorie à une autre.
Takhawalou
Le mot « traînée » pèse lourd dans ce titre. Il désigne la femme qui ne se conforme pas, celle dont la conduite nourrit les conversations, celle dont les fréquentations deviennent une affaire publique et dont les choix sont commentés avec une assurance que personne ne songe à appliquer à sa propre existence.
Ndèye Takhawalou connaît cette mécanique. Plutôt que de s’en défendre, elle s’en empare et transforme le jugement en matériau littéraire.
Son personnage est une marginale, mais une marginale qui ne réclame pas la permission d’exister.
Elle fréquente les mauvaises personnes selon les critères des bonnes consciences, connaît des histoires d’amour qui n’ont rien des idylles propres aux romans sentimentaux, côtoie une fille qui travaille dans un bar, raconte ses aventures avec un fumeur de joint et promène son existence désordonnée au milieu d’une société qui observe, juge et classe.
Pourtant, le plus intéressant n’est pas tant ce qu’elle fait que la manière dont elle transforme cette vie en matière littéraire.
Aminata Sophie Dièye, qui se cachait derrière ce nom de plume, l’avait expliqué sans détour. Elle disait que le noyau de ses chroniques était la réalité vécue, autour de laquelle elle construisait une « écorce littéraire », en changeant notamment les noms pour éviter les ennuis.
La frontière entre la chronique, le récit autobiographique et la fiction est volontairement trouble. On ne sait plus très bien où finit Aminata Sophie Dièye et où commence Ndèye Takhawalou, et c’est précisément ce brouillage qui donne à ces textes leur liberté.
Le pseudonyme lui-même raconte quelque chose. Takhawalou renvoie à l’idée d’une femme qui erre, mais l’écrivaine précisait que son errance était moins physique que spirituelle.
Ce détail change tout. On pourrait lire ses histoires comme celles d’une femme qui papillonne d’une aventure à l’autre, d’un homme à l’autre, d’une situation à l’autre, mais ce serait rester à la surface du livre.
Ce qui bouge réellement chez elle, c’est quelque chose de plus profond, une conscience qui cherche, qui doute, qui se trompe, qui recommence et qui ne parvient pas à se satisfaire des réponses toutes faites.
Elle est donc « traînée » autant par le regard des autres que par ses propres choix.
Le mot est violent parce qu’il enferme une femme dans sa réputation, dans sa sexualité supposée, dans les histoires que l’on raconte sur elle.
Mais Ndèye Takhawalou retourne l’insulte contre celui qui la prononce. Puisqu’on veut lui coller une étiquette, elle va la porter elle-même, jusqu’à la rendre comique.
Son arme est l’autodérision. Elle l’assumait d’ailleurs pleinement, expliquant avoir choisi un prénom qui correspondait à une figure que la société sénégalaise connaît mais que personne ne veut endosser.
Cette façon de rire de soi n’est pourtant jamais complètement légère. Les chroniques portent une violence sourde, celle d’une société où les individus sont continuellement renvoyés à leur réputation, à leur famille, à leur sexe, à leur religion, à leur manière de vivre.
Ndèye Takhawalou s’en amuse parce qu’elle sait aussi que derrière les jugements se cachent souvent des vies beaucoup moins propres que celles que l’on montre en public.
Le rire sert à déplacer le regard. Au lieu de regarder la femme marginale depuis la place confortable de celui qui juge, le lecteur est obligé d’entrer dans sa tête, de suivre ses raisonnements, ses contradictions, ses blessures et ses désirs.
Il découvre une femme qui peut être extravagante, drôle, excessive, parfois déroutante, mais qui possède surtout une capacité rare à regarder les autres sans leur accorder le privilège de la supériorité morale.
Chez elle, les hommes ne sont pas épargnés. Ils passent dans son récit avec leurs promesses, leurs faiblesses, leurs ridicules, leurs désirs et leurs contradictions.
Elle préfère montrer des hommes ordinaires, souvent empêtrés dans les mêmes contradictions que les femmes qu’ils prétendent juger.
Et lorsqu’elle parle des femmes, elle refuse également de fabriquer une sororité de façade. Les femmes peuvent être victimes, complices, cruelles, drôles, généreuses, intéressées, perdues ou simplement humaines.
Cette fêlure reste de plus en plus visible lorsqu’on connaît le parcours d’Aminata Sophie Dièye.
Née à Thiès en 1973, journaliste, elle avait déjà publié un roman, « La Nuit est tombée sur Dakar », sous le pseudonyme d’Aminata Zaaria, ouvrage qui lui avait valu le prix Emmanuel Roblès.
Elle avait également travaillé avec le cinéma, notamment aux côtés de Djibril Diop Mambéty dans « La Petite vendeuse de soleil ».
Du cinéma à l’écriture
Derrière les différents pseudonymes, une même écrivaine demeure, attirée par les personnages, les déplacements d’identité et les existences qui ne se laissent pas raconter d’une seule voix.
Les pseudonymes occupent une place particulière dans son œuvre. Ils permettent de changer de voix, de déplacer les frontières de l’intime et de donner naissance à des personnages capables de dire autrement ce que l’auteure porte en elle.
Avec Ndèye Takhawalou, cette liberté devient particulièrement visible. Le personnage peut être plus insolent, plus direct, plus imprudent que ne l’autoriserait la parole sociale ordinaire.
Ndèye Takhawalou circule dans cet univers avec une curiosité de journaliste et l’instinct d’une romancière.
Elle regarde les comportements, écoute les conversations, observe les failles et transforme les petites scènes du quotidien en histoires.
Son écriture garde ainsi quelque chose de la chronique journalistique, avec son goût du détail et de l’instant, tout en laissant entrer la fiction, l’exagération et l’autodérision.
Le livre gagne aussi une autre tonalité lorsqu’on connaît la suite de la vie de son auteure.
Aminata Sophie Dièye est morte à Dakar le 17 février 2016, à l’âge de 42 ans.
La disparition précoce de l’écrivaine donne rétrospectivement à ses textes une gravité qu’ils ne revendiquaient pas forcément au moment de leur publication.
On relit alors autrement cette femme qui plaisante sur ses mésaventures, qui transforme les hommes en personnages de comédie, qui raconte ses propres faiblesses et qui possède cette manière désinvolte de ne jamais demander pardon au lecteur.
Son véritable trajet passe moins d’un état moral à un autre que d’une manière de se regarder à une autre.
Elle apprend à faire de ses égarements une parole, de ses blessures une matière narrative et du jugement des autres une occasion de rire.
Aminata Sophie Dièye avait compris qu’une femme pouvait être racontée de mille façons, mais que la plus libre consistait encore à prendre elle-même la parole.
Ndèye Takhawalou restera cette femme qui refuse de choisir entre l’image que les autres voudraient lui imposer et celle qu’elle voudrait leur donner.
Elle vit avec ses contradictions, les expose, les tourne en dérision et finit par rendre cette liberté contagieuse.
Amadou KEBE
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