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Quarante-trois ans après un drame qui a bouleversé son enfance, le photographe français Jean-Michel André revient sur les traces de son père disparu. À travers « Chambre 207 », exposition présentée à la Galerie Le Manège (NDLR: Espace d’exposition emblématique de l’Institut Français du Sénégal situé au cœur de Dakar-Plateau) du 25 septembre au 31 octobre 2026, l’artiste transforme la photographie en outil de mémoire, de reconstruction et de réparation. Le Sénégal, où il a vécu une partie de son enfance, occupe une place singulière dans cette quête intime.
Il y a des souvenirs qui s’effacent pour mieux survivre. Et d’autres qui reviennent, des décennies plus tard, par fragments, par images ou par lieux. Pour Jean-Michel André, la mémoire s’est longtemps arrêtée dans une chambre d’hôtel à Avignon. Le 5 août 1983, alors qu’il n’a que sept ans, son père est assassiné avec six autres personnes dans un hôtel de la ville. L’enfant, qui dormait dans une chambre voisine, est profondément marqué par le drame et perd une partie de ses souvenirs.
Trente ans plus tard, le photographe entreprend de rouvrir les portes de cette histoire. Il recherche des documents, collecte des archives, retourne sur les lieux du drame et reconstitue, autant que possible, les itinéraires qu’il aurait pu parcourir avec son père. Avignon, la région d’Arles, la Corse, l’Allemagne, mais aussi le Sénégal deviennent les étapes d’une enquête qui dépasse progressivement la recherche de la vérité judiciaire.
Reconstituer ce que la mémoire a effacé
Dans « Chambre 207 », Jean-Michel André ne cherche pas à montrer frontalement l’horreur. Il choisit plutôt de la contourner, de la disperser dans des paysages, des objets, des photographies anciennes et des archives de presse. L’exposition mêle ainsi clichés contemporains, documents d’enquête et objets familiaux pour interroger la mémoire, le deuil et la possibilité d’une réparation.
La chambre devient alors bien plus qu’un lieu. Elle représente le point de rupture d’une enfance et le début d’une longue quête. « La chambre des enfants était la 207 : j’y ai laissé ma mémoire et mon enfance », écrit le photographe dans les extraits accompagnant le projet.
Mais « Chambre 207 » n’est pas seulement le récit d’un drame familial. En revisitant les lieux et les paysages liés à son histoire, Jean-Michel André déplace progressivement son regard. La photographie lui permet de travailler sur ce qui manque, sur ce qui demeure invisible et sur ce que les mots ne parviennent pas toujours à dire.
Le Sénégal, territoire de mémoire
Dans cette reconstruction, le Sénégal occupe une place particulière. Jean-Michel André y a passé une partie de sa petite enfance avec ses parents, notamment à Dakar-Plateau. Des années plus tard, il revient photographier certains de ces espaces : Saint-Louis, Yoff ou encore le Siné-Saloum apparaissent dans son parcours comme autant de fragments d’une mémoire à retrouver.
Les photographies réalisées au Sénégal ne sont donc pas de simples paysages. Elles participent à une tentative de renouer avec une histoire personnelle. « Je remonte le temps, sur les traces d’une mémoire disparue », explique l’artiste dans le dossier de l’exposition.
À Dakar, une photographie de 1980 le montre enfant avec son père. À Saint-Louis, un pêcheur. Dans le Siné-Saloum, « Délivrance ». À Yoff, la plage. Autant d’images qui font dialoguer le présent et un passé dont les contours sont devenus incertains.
Une photographie loin du spectaculaire
L’exposition prend ainsi le contre-pied du spectaculaire. Jean-Michel André interroge les limites de l’image : que montrer d’un traumatisme ? Comment le représenter sans tomber dans le pathos ? Et comment faire de l’intime une expérience susceptible de toucher à l’universel ?
Son travail se construit dans cet entre-deux, à la frontière de l’enquête documentaire et de l’autofiction. Les archives deviennent des indices, les objets familiaux des traces et les paysages des espaces de projection. Une montre ayant appartenu à son père, des clés de valise, un dessin réalisé pour la fête des pères ou encore des coupures de presse de 1983 s’intègrent ainsi au récit photographique.
« Les mots n’existent pas forcément pour révéler des blessures, des failles », confie le photographe. Dans ce travail où la pudeur reste centrale, l’image devient alors un langage de substitution, une manière de s’approcher de l’indicible sans prétendre tout dévoiler.
De l’enquête à la délivrance
Présentée à la Galerie Le Manège de l’Institut français du Sénégal, l’exposition est placée sous le commissariat de Mohamed Amine Cissé. Elle est coproduite avec le Centre Méditerranéen de la photographie à Bastia et le musée de l’Hospice Comtesse de Lille.
Commissaire et acteur de la scène culturelle contemporaine, Mohamed Amine Cissé inscrit ce projet dans une réflexion sur la capacité de l’art à transformer une expérience personnelle en récit partagé. Pour lui, « Chambre 207 » dépasse le traumatisme individuel et interroge la manière dont l’art peut contribuer à apaiser les blessures de l’histoire.
Déjà présentée dans plusieurs lieux consacrés à la photographie, l’exposition accompagne la sortie du livre « Chambre 207 », publié aux éditions Actes Sud et récompensé par le Prix Nadar 2024.
À Dakar, le public est ainsi invité à entrer dans cette chambre sans forcément y chercher la reconstitution exacte d’une nuit tragique. Il y découvrira plutôt les traces d’un homme qui, des années durant, a tenté de retrouver un père disparu et une part de lui-même. Une histoire où la photographie ne se contente plus de montrer : elle devient un chemin pour regarder le passé autrement et, peut-être, apprendre à vivre avec ce qui ne pourra jamais être entièrement retrouvé.
A.N
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