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Comment parler de l’emploi autrement ? Doctrine publique du discours sur l’emploi au MEFPT – Par Cheikh Ahmadou Abdul GUEYE (1ere Partie)
Le débat public sur l’emploi est souvent dominé par les mêmes mots, les mêmes chiffres et les mêmes inquiétudes : chômage, précarité, informalité, exclusion. Les données de l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographique nous renseignent sur les indicateurs du Marché du Travail qui ne sont jamais au vert : taux de chômage de plus de 20%, taux de NEET de plus de 30%, taux d’occupation au plus bas. Le rapport diagnostic sur le marché du travail et de l’emploi, produit récemment dans le cadre de l’élaboration de la Politique nationale de l’emploi, confirme les dynamiques objectivées par les données. Cette réalité préoccupante existe et doit être prise au sérieux. Mais à force de ne parler de l’emploi qu’à travers ses difficultés, nous avons fini par installer un récit qui décourage plus qu’il ne mobilise, qui enferme plus qu’il n’ouvre de perspectives.
Et si la question n’était pas seulement celle de l’emploi lui-même, mais aussi et peut-être surtout celle de la manière dont nous en parlons ? Dans la construction sociale de la réalité, BERGER et LUCKMANN nous rappellent une chose essentielle : la réalité sociale n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle est construite, partagée, stabilisée par les discours, les catégories et les institutions. Autrement dit, la manière dont une société parle de l’emploi façonne profondément la manière dont elle le pense et agit.
À force de discours centrés presque exclusivement sur le chômage, nous avons progressivement construit une représentation de l’emploi comme un champ de crise permanente. Cette représentation s’est institutionnalisée, répétée dans les médias, les politiques publiques et parfois même dans les familles, jusqu’à devenir une évidence sociale. Or, parler de chômeurs ne désigne pas seulement une situation administrative, cela produit une identité sociale. Parler de jeunes sans emploi fait souvent oublier qu’il s’agit aussi de jeunes en formation, en transition, en reconversion, en recherche de trajectoires. Le langage ne se contente pas de décrire la réalité de l’emploi : il contribue à la produire, à la figer, parfois à la limiter et même à la « sédimenter » si nous empruntons le langage des auteurs de la Construction sociale de la réalité.
Les travaux en linguistique nous permettent d’aller encore plus loin. Certains énoncés ne se contentent pas de décrire une réalité : ils produisent des effets concrets par le simple fait d’être prononcés. Dans l’action publique, dire, c’est souvent déjà faire. Lorsqu’une institution affirme qu’un secteur est « non porteur », elle ne se contente pas d’enregistrer une tendance : elle contribue à détourner les investissements, à décourager les vocations et à orienter les choix de formation. Lorsqu’un discours public répète que les jeunes ne sont pas employables, il n’énonce pas un constat neutre : il agit sur les représentations, sur la confiance, sur les comportements des employeurs comme des jeunes eux-mêmes.
Le discours sur l’emploi est donc performatif. Il produit des effets réels sur le marché du travail, sur les trajectoires individuelles et sur la crédibilité des institutions. C’est pourquoi il ne peut être pensé comme une simple rhétorique d’accompagnement. Il est une composante à part entière de l’action publique. Parler de l’emploi autrement, c’est ainsi poser des actes symboliques forts : reconnaître des compétences, ouvrir des possibles, légitimer des trajectoires, restaurer la confiance. À l’inverse, un discours mal maîtrisé peut involontairement produire de l’exclusion, du découragement et de l’autocensure. Parler de l’emploi autrement commence donc par une prise de conscience : nos mots ont un pouvoir structurant. Ils peuvent enfermer ou libérer, décourager ou mobiliser, réduire au silence ou révéler des dynamiques pourtant bien réelles.
Changer le discours sur l’emploi ne signifie pas nier les difficultés. Cela signifie déplacer le centre de gravité du récit : du manque vers le potentiel, de la fatalité vers la transformation, de l’exclusion vers les trajectoires. La réalité de l’emploi n’est pas faite uniquement de pénuries. Elle est aussi faite de métiers qui évoluent, de compétences qui se recomposent, de secteurs en mutation, d’initiatives locales qui créent de la valeur et de l’insertion. Trop souvent, ces dynamiques restent invisibles parce qu’elles ne correspondent pas au récit dominant de la crise.
Parler de l’emploi autrement, c’est rendre visibles ces réalités, sans naïveté mais sans cynisme. C’est accepter que les parcours professionnels ne soient plus linéaires, et que l’emploi se construise désormais par étapes, par ajustements, par apprentissages successifs.
Dans le débat sur l’emploi au Sénégal, deux notions reviennent avec une force quasi incantatoire : l’employabilité et l’inadéquation formation- emploi. Elles sont devenues des explications évidentes, souvent mobilisées pour rendre compte du chômage des jeunes. Mais à force d’être répétées sans être interrogées, elles finissent par produire plus de simplification que de compréhension. L’employabilité est le plus souvent présentée comme une qualité individuelle : être ou ne pas être employable. Cette lecture suggère implicitement que l’accès à l’emploi dépendrait d’abord, voire exclusivement, des compétences, de l’attitude ou de l’adaptabilité des individus. Dans ce cadre, le chômage devient une défaillance personnelle, et la responsabilité se déplace silencieusement des structures économiques vers les individus.
Or, dans nos contextes africains, cette vision est profondément réductrice. L’employabilité n’est pas une propriété intrinsèque et stable. Elle est relationnelle, contextuelle, socialement construite. Elle dépend autant de la structure de l’économie, de la nature des emplois créés, des pratiques de recrutement, de l’accès à l’information, des réseaux et de la crédibilité des institutions, que des compétences individuelles. On n’est pas employable en soi, on le devient ou non dans un environnement donné.
La notion d’inadéquation formation- emploi repose sur une logique similaire. Elle suppose l’existence d’un marché du travail structuré, capable d’absorber les compétences disponibles, et laisse entendre que le principal problème résiderait dans une formation mal alignée sur les besoins économiques. Cette hypothèse est partiellement vraie, mais largement insuffisante.
Dans de nombreux pays africains, particulièrement au Sénégal, le défi central n’est pas seulement l’inadéquation entre formation et emploi, mais la faiblesse structurelle de la demande de travail productif et décent. Former davantage ou former mieux ne peut suffire lorsque les économies créent peu d’emplois formels, lorsque l’essentiel des trajectoires professionnelles se déploie dans l’informalité, et lorsque les parcours sont discontinus, hybrides et souvent non linéaires. Présenter l’inadéquation formation- emploi comme la cause principale du chômage revient alors à inverser le raisonnement : on ajuste la formation à des emplois qui n’existent pas encore, au lieu de penser conjointement la transformation productive, la création d’emplois et l’accompagnement des trajectoires professionnelles réelles. Ces deux notions, employabilité et inadéquation, ne sont pas neutres. Elles ont un effet performatif. Comme l’a montré la linguistique, certains énoncés ne se contentent pas de décrire une réalité ; ils produisent des effets sociaux par le simple fait d’être prononcés. Dire qu’une génération est peu employable ou que la formation est inadaptée agit sur les représentations collectives, sur la confiance des jeunes, sur les choix des employeurs et sur les priorités de l’action publique.
Les débats sur l’emploi oscillent souvent entre deux lectures opposées. D’un côté, une approche centrée sur l’individu, qui insiste sur l’employabilité, l’effort personnel et l’adaptation. De l’autre, une lecture structurelle, qui met en avant les contraintes économiques, le manque d’opportunités et les défaillances institutionnelles. Cette opposition, largement présente dans le discours public, est pourtant trompeuse. Les trajectoires professionnelles ne sont jamais purement individuelles, pas plus qu’elles ne sont totalement déterminées par les structures. Elles se construisent dans des relations d’interdépendance, au croisement des choix personnels, des normes sociales, des institutions et des dynamiques économiques. L’individu et la société ne s’opposent pas : ils se co-produisent. Appliquée à l’emploi, cette lecture permet de dépasser le faux dilemme entre responsabilité individuelle et responsabilité collective. Un jeune n’évolue jamais seul sur le marché du travail. Ses choix, ses aspirations et ses possibilités sont façonnés par son environnement familial, éducatif, territorial et institutionnel. Inversement, les institutions ne sont pas des abstractions : elles agissent à travers des pratiques, des règles et des discours portés par des individus.
Cheikh Ahmadou Abdul GUEYE
Directeur de L’Emploi au Ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle et technique.
⚡ Résumé express
généré par IA, vérifié par la rédaction
– L’article s’appuie sur des données de l’ANSD montrant un taux de chômage de plus de 20%, un taux de NEET de plus de 30% et un taux d’occupation au plus bas.
– Selon l’auteur, le discours sur l’emploi est performatif : il produit des effets réels sur le marché du travail, les trajectoires individuelles et la crédibilité des institutions.
– L’auteur soutient que l’employabilité n’est pas une propriété intrinsèque et stable, mais qu’elle est relationnelle, contextuelle et socialement construite.
Auteur: Cheikh Ahmadou Abdul GUEYE
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