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Culture

David Diop : « Frère d’âme », la guerre racontée depuis la tête d’un tirailleur sénégalais

Le SoleilLe Soleilseptembre 19, 20268 min de lecture
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Avec « Frère d’âme », David Diop raconte la Première Guerre mondiale depuis la conscience d’un tirailleur sénégalais et transforme les tranchées en théâtre de la folie, de la mémoire, de la fraternité et des contradictions humaines, avec une ironie aussi mordante que les balles qui traversent le champ de bataille.

La première surprise d’Alfa Ndiaye, en arrivant à la guerre, doit être de découvrir que les hommes qui parlent de courage sont généralement ceux qui restent assez loin des balles pour pouvoir en parler tranquillement. Lui n’a pas cette chance.

Avec Mademba Diop, son ami d’enfance devenu son frère d’âme, il se retrouve dans les tranchées françaises, au milieu d’une guerre européenne dont les noms, les frontières et les querelles politiques ne signifiaient pas grand-chose dans son univers de départ. Il y a désormais les soldats allemands, les officiers français, les ordres, les fusils, les explosions et cette terre étrangère qui accueille les morts avec une régularité, peu s’en faut, administrative. Alfa vient du Sénégal.

Avant les uniformes et les tranchées, son monde était celui du Gandiol, des liens de parenté, des familles, des anciens, des croyances, des souvenirs transmis par la parole et de cette proximité avec la terre qui donne aux hommes un lieu où inscrire leur existence. Il avait une histoire avant d’être un soldat. Il avait un nom, une famille, un village, une mémoire. La guerre ne lui demande pas de raconter tout cela. Elle lui demande de prendre une arme et voilà tout.

Mademba est avec lui, et c’est justement cette présence qui change tout. Les deux hommes se connaissent depuis l’enfance. Ils ont grandi ensemble, partagé les mêmes espaces, les mêmes expériences et les mêmes souvenirs. Leur relation dépasse la camaraderie militaire. Mademba est celui dont Alfa connaît les habitudes, la voix et les silences.

Le goût de la vindicte

Dans une guerre où les hommes peuvent disparaître en quelques secondes, cette connaissance intime constitue une forme de refuge. Mais, le refuge est fragile. Un jour, Mademba est grièvement blessé. Son corps est détruit par la guerre et il comprend avant Alfa qu’il n’y aura pas de retour. Il demande alors à son frère d’âme de l’achever.

La scène est essentielle parce qu’elle place Alfa devant une décision qui ne ressemble à aucune autre. Tuer un ennemi est devenu une obligation militaire. Tuer son ami, même pour lui éviter de souffrir, relève d’un autre univers moral. Alfa refuse. Il ne peut pas franchir cette limite. Il laisse donc Mademba mourir. La mort de Mademba reste la véritable blessure du roman.

Alfa survit, mais il ne sort pas indemne de cette scène. Il continue à voir son ami. Il continue à entendre sa demande. La guerre lui avait appris à tuer des inconnus, mais elle lui laisse une culpabilité beaucoup plus intime, celle de n’avoir pas répondu à celui qui comptait le plus. À partir de là, quelque chose se dérègle. Alfa cherche une manière de réparer l’irréparable. La nuit, il s’introduit dans le camp adverse, tue un soldat allemand et revient avec une partie du corps de sa victime.

Il recommence. Une fois, deux fois, encore. La guerre avait besoin de soldats capables de tuer, Alfa devient tellement efficace dans cet exercice qu’il finit par faire peur aux autres. La situation possède quelque chose de profondément absurde. L’armée l’a envoyé dans une guerre pour tuer des Allemands. Alfa tue des Allemands.

Mais, il les tue trop bien, trop seul, avec une violence qui dépasse les attentes de ceux qui l’ont armé. Le soldat exemplaire est vu maintenant comme suspect. Cette contradiction traverse tout le roman. La violence est acceptable lorsqu’elle est organisée par l’institution, lorsqu’elle répond à un ordre, lorsqu’elle se déroule dans le cadre prévu. Elle devient inquiétante lorsqu’un homme commence à la pratiquer pour ses propres raisons.

Alfa tue parce qu’il cherche Mademba dans la mort des autres. Ses camarades finissent par le regarder avec méfiance. Certains le considèrent comme un sorcier, une figure surnaturelle, un homme dont la proximité avec la mort semble avoir changé la nature. Les croyances du monde sénégalais accompagnent cette perception.

Une envie atrabilaire

La frontière entre le réel et le surnaturel devient moins nette. Alfa lui-même n’échappe pas à cette manière de penser. David Diop ne présente pas cette dimension comme un décor exotique ajouté au récit de guerre. Les croyances d’Alfa font partie de sa manière de comprendre ce qui lui arrive.

La guerre européenne rencontre ainsi un imaginaire sénégalais et les deux univers se mélangent dans la conscience du personnage. Mademba, mort, reste avec lui. C’est l’un des grands paradoxes du roman. Le personnage est plus présent que les vivants.

Alfa raconte, se souvient, revient sur son enfance et parle de son frère d’âme avec une proximité qui rend la mort moins définitive qu’elle ne devrait l’être. Le récit fonctionne alors sur plusieurs temps. Il y a le présent des tranchées, avec les combats, les soldats et les ordres. Il y a le passé du Sénégal, celui de l’enfance et des familles. Il y a aussi le temps intérieur d’Alfa, celui de la culpabilité et de la mémoire, qui n’obéit pas à l’ordre chronologique. Le Gandiol est un espace mental qui revient constamment.

Les relations familiales, la transmission, les figures féminines, les rapports entre les hommes, les croyances et les souvenirs de l’enfance permettent de comprendre celui qu’Alfa était avant que la guerre ne transforme son existence. Mademba lui-même porte une partie de cette mémoire. Leur fraternité repose sur une histoire ancienne, faite d’attachement, mais aussi de différences.

« Les tranchées de « Frère d’âme » n’ont rien d’un décor héroïque. »

Elles sont sales, étroites, humides, dangereuses. Les hommes y attendent les attaques avec la certitude que le prochain obus peut décider de leur avenir. Le soldat n’y possède plus grand-chose. Son corps est soumis au froid, à la fatigue, à la peur et aux ordres. La guerre réduit les individus à leur capacité de tenir.

Alfa découvre ainsi la mécanique militaire avec ses ordres et ses hiérarchies. Il découvre aussi le regard porté sur les tirailleurs sénégalais, ces soldats africains recrutés pour combattre au service de la France. Ils sont présentés comme des combattants redoutables, mais cette réputation ne leur épargne ni la mort ni les humiliations.

Le roman rappelle alors une réalité historique souvent reléguée derrière les récits européens de la Première Guerre mondiale. Des soldats africains ont combattu dans les tranchées. Ils ont quitté leurs pays pour une guerre dont les enjeux politiques se trouvaient très loin de leurs villages. Ils ont vécu les mêmes bombardements, les mêmes blessures et les mêmes deuils.

A lire aussi : Moctar Ba fait galoper la mémoire

Plus Alfa tue, plus il s’éloigne de celui qu’il était avant la mort de Mademba. Mais, plus il s’éloigne de lui-même, plus il croit se rapprocher de son ami disparu. Alfa pense agir pour Mademba, mais il s’enferme dans une logique qui ne pourra jamais réparer sa mort. Chaque nouvelle victime ajoute un mort à la liste sans enlever Mademba de la mémoire. Le compte ne peut jamais être soldé.

C’est là que l’ironie du roman prend une dimension tragique. Alfa cherche une solution dans un monde où aucune solution n’existe. Il voudrait régler une dette avec la violence alors que la violence est précisément ce qui a créé sa dette. La guerre lui apprend donc une étrange leçon. Elle sait parfaitement comment fabriquer des meurtriers, mais elle ne sait absolument pas quoi faire des hommes qui restent après les meurtres. Le capitaine finit par considérer Alfa comme un problème.

Celui qu’on avait envoyé combattre devient encombrant. On ne sait plus comment le contenir. Il faut l’éloigner du front. Cette décision accentue encore le malaise. Alfa n’est plus exactement un soldat parmi les autres. Il est devenu un homme dont l’esprit s’est déplacé ailleurs. Et c’est là que commence sa véritable guerre. Une guerre sans uniforme, sans fusil et sans ligne de front. Et Alfa lutte contre sa mémoire.

David Diop construit son roman autour de cette blessure morale sans transformer Alfa en philosophe de salon. « Frère d’âme » est aussi un roman sur le regard colonial. Alfa et les autres tirailleurs ne sont pas arrivés en France comme des voyageurs libres venus découvrir l’Europe. Ils arrivent dans une relation de pouvoir. Ils combattent pour une puissance coloniale et se retrouvent à défendre une terre qui n’est pas la leur.

Par Amadou KÉBÉ

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