Listen to the article
Lauréat du Prix Yidan 2025 et directeur général de l’Ong Ared (Associates in research and education for development), Mamadou Amadou Ly revient sur les principaux enseignements de la première Conférence internationale du Prix Yidan sur l’éducation, organisée à Dakar. Il explique les ressorts de cette mobilisation inédite, défend la nécessité d’investir davantage dans le capital humain africain, plaide pour une généralisation des solutions éducatives déjà éprouvées et insiste sur le rôle des langues nationales, de l’intelligence artificielle et du financement comme leviers d’une transformation durable des systèmes éducatifs africains.
Vous avez co-organisé cette première Conférence internationale sur l’éducation, qui a réuni de nombreux acteurs du secteur. Quels sont les principaux facteurs qui ont facilité son organisation ?
Nous avons gagné le pari de la participation parce que, dès le départ, nous avons misé sur une organisation fondée sur la complémentarité des partenaires. Chacun disposait d’atouts spécifiques qu’il fallait mettre en commun. Nous avons d’abord associé l’Adea, qui dispose d’un cadre de concertation réunissant les gouvernements africains et qui a joué un rôle essentiel dans la mobilisation des décideurs publics. Nous avons également bénéficié de l’expérience de la Fondation Yidan, capable de mobiliser aussi bien les organisations de la société civile que les anciens lauréats et les grandes personnalités du monde de l’éducation. Enfin, Ared a mobilisé son propre réseau sénégalais et ouest-africain, notamment grâce à ses partenaires, comme les fondations Gates, Mastercard et Echidna Giving, ainsi que plusieurs autres fondations internationales. Le fait d’avoir organisé cette conférence sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale a également permis d’impliquer les plus hautes autorités du pays hôte.
Le thème de cette conférence est : « Libérer le potentiel de l’Afrique ». Pourquoi ce choix ?
Nous sommes convaincus que le développement de l’Afrique passe nécessairement par celui de son capital humain. Aujourd’hui, plus de 60% de la population africaine a moins de 25 ans et, en 2050, près d’un jeune sur trois dans le monde sera africain. Pourtant, les systèmes éducatifs actuels ne permettent pas encore de libérer pleinement le potentiel de cette jeunesse. Beaucoup de jeunes ne disposent ni d’une formation adaptée ni d’opportunités d’emploi correspondant aux besoins de leurs pays. Pourtant, les perspectives de développement existent. Il faut donc investir dans une éducation qui permette aux jeunes d’apprendre efficacement, de développer leurs compétences et de contribuer pleinement au développement de leurs sociétés. Cela commence par le renforcement des apprentissages fondamentaux afin que tous les enfants disposent de bases solides. Les langues que les enfants comprennent sont essentielles dans cette dynamique. Il faut également offrir aux jeunes des formations adaptées aux réalités économiques et renforcer la recherche ainsi que la production de données probantes pour éclairer les politiques publiques.
Les moyens financiers ne constituent-ils pas un frein majeur ?
Justement, c’est pourquoi nous avons voulu réunir, autour de cette conférence, les gouvernements, la société civile, les philanthropes ainsi que les partenaires techniques et financiers. Le financement de l’éducation ne peut pas reposer sur un seul acteur. Il faut construire une véritable coalition afin que chacun apporte sa contribution. Mais ces financements doivent être orientés vers des solutions qui ont déjà été testées et dont l’efficacité a été démontrée. L’Afrique a beaucoup expérimenté. Aujourd’hui, nous savons ce qui fonctionne. Il est temps de passer de l’expérimentation à la mise à l’échelle. Ce qu’Ared réalise actuellement avec le ministère de l’Éducation nationale en est un exemple concret. L’objectif est que d’autres pays puissent s’en inspirer et adapter ces solutions à leurs propres contextes.
Le ministère de l’Éducation nationale porte également un projet de fonds autonome de financement de l’éducation. Cette conférence peut-elle contribuer à sa concrétisation ?
Plusieurs espaces ont été consacrés au financement de l’éducation. Une table ronde a notamment réuni différentes fondations afin de montrer que financer l’éducation, c’est investir dans le développement économique et social. Nous avons également associé les gouvernements et les partenaires multilatéraux, comme le Partenariat mondial pour l’éducation (Gpe), afin d’encourager une mobilisation plus importante des ressources. Notre ambition est de faire reconnaître l’éducation comme une priorité absolue.
L’intelligence artificielle a également occupé une place importante dans les échanges. Quelles conclusions retenez-vous ?
Un groupe de travail a spécifiquement réfléchi aux usages de l’intelligence artificielle dans l’éducation. L’idée est claire : l’IA doit soutenir les enseignants et les élèves, mais elle ne remplacera jamais l’enseignant. Elle doit rester un outil au service de l’humain. Nous avons également insisté sur la nécessité d’intégrer les langues nationales dans le développement de l’intelligence artificielle. Sans cela, l’IA risque de devenir un facteur d’exclusion plutôt qu’un accélérateur de développement. Les questions de connectivité et d’accès aux technologies doivent également être prises en compte.
Dans plusieurs pays africains, les enseignants expriment un manque de motivation. Cette question a-t-elle été abordée ?
Bien sûr. L’enseignant est au cœur de toutes les réformes. Sa motivation est essentielle, mais elle ne se résume pas aux seuls aspects financiers. Un enseignant est aussi motivé lorsqu’il constate que son travail produit des résultats concrets chez ses élèves. Il faut améliorer sa formation, lui fournir des outils pédagogiques de qualité et, surtout, mieux valoriser son métier. Les distinctions, comme les prix décernés aux enseignants, participent à cette reconnaissance, mais il faut aller encore plus loin afin que la profession retrouve toute son attractivité.
Le débat sur la souveraineté éducative met aujourd’hui l’accent sur les langues nationales. Quelle est votre analyse ?
Nous devons construire une véritable souveraineté cognitive à l’échelle africaine. Au Sénégal, des avancées importantes sont déjà visibles. Les langues nationales occupent désormais une place croissante dans les politiques publiques. Elles sont reconnues dans la Constitution, utilisées dans certaines institutions et progressivement intégrées au système éducatif. Aujourd’hui, une grande partie du territoire est déjà couverte par l’enseignement bilingue. Le modèle harmonisé développé montre qu’il s’agit d’un processus progressif, mais irréversible. La refondation actuelle du système éducatif sénégalais accorde une place importante aux langues nationales, y compris dans la réflexion menée pour le moyen et le secondaire.
Certains estiment toutefois que la diversité linguistique constitue un obstacle, notamment en raison de la répartition géographique des langues…
Je ne partage pas cette analyse. Pour moi, la diversité linguistique est une richesse. Dans une classe, il ne s’agit pas d’enseigner simultanément dans toutes les langues. Il faut utiliser la langue que les enfants comprennent le mieux dans leur environnement quotidien afin de faciliter les apprentissages. L’objectif n’est pas de supprimer le français. Il s’agit de commencer par une langue maîtrisée par l’enfant pour introduire progressivement le français et les autres langues. Cette approche favorise les apprentissages tout en renforçant le vivre-ensemble. La diversité linguistique rassemble davantage qu’elle ne divise.
Au terme de cette conférence, quelles sont vos attentes ?
Dès sa conception, cette conférence poursuivait un objectif clair : permettre aux participants de repartir avec des solutions africaines déjà éprouvées et réfléchir ensemble aux moyens de les déployer à grande échelle. C’est pourquoi nous avons réuni des chercheurs, des organisations de la société civile, des décideurs politiques, des bailleurs de fonds, des philanthropes et des partenaires techniques.
L’idée est de construire des coalitions solides capables d’accélérer la mise en œuvre de ces solutions. Notre ambition est que cette conférence débouche sur des actions concrètes au service de la transformation durable de l’éducation en Afrique.
Propos recueillis par Daouda DIOUF
Lire l’article complet ici










