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Les débats économiques sont souvent dominés par la croissance, l’inflation, le chômage ou la dette publique. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi certains pays s’enrichissent durablement alors que d’autres progressent plus lentement, les économistes reviennent presque toujours à une même notion : la productivité. Derrière ce terme parfois mal compris se trouve l’un des principaux déterminants du niveau de vie à long terme.
La productivité mesure la quantité de richesse produite à partir d’un volume donné de ressources. Autrement dit, elle cherche à répondre à une question relativement simple. Avec le même nombre de travailleurs, les mêmes machines ou les mêmes hectares de terre, une économie produit-elle davantage qu’auparavant ?
Cette notion est souvent résumée à tort à la vitesse de travail ou à l’intensité de l’effort fourni par les salariés. En réalité, la productivité dépend d’un ensemble beaucoup plus large de facteurs. Les technologies utilisées, la qualité des infrastructures, le niveau de formation de la main-d’œuvre, l’organisation des entreprises, l’accès à l’énergie ou encore l’efficacité des institutions influencent directement la capacité d’une économie à produire davantage de valeur.
Les économistes s’y intéressent autant parce qu’à long terme, la croissance durable provient rarement d’une augmentation indéfinie du nombre de travailleurs ou du volume des investissements. Une population active peut croître pendant un certain temps, mais cette dynamique finit par ralentir. Les investissements peuvent également augmenter, mais leur rendement tend généralement à diminuer avec le temps. La productivité, elle, permet de produire plus sans mobiliser nécessairement davantage de ressources.
L’histoire économique mondiale en fournit de nombreux exemples. Entre 1950 et 2020, une grande partie de l’augmentation du niveau de vie observée dans les économies développées provient des gains de productivité liés à l’innovation technologique, à l’industrialisation, à l’amélioration de l’éducation et à la modernisation des infrastructures. Selon les travaux de l’OCDE et de la Banque mondiale, la progression de la productivité explique une part significative de la croissance du revenu par habitant dans les pays à revenu élevé.
Cette réalité concerne également l’Afrique. Le continent dispose de l’une des populations les plus jeunes du monde et devrait accueillir près d’un quart de la population mondiale d’ici 2050 selon les Nations unies. Cette dynamique démographique peut soutenir la croissance, mais elle ne garantit pas à elle seule une hausse du niveau de vie. Si la production par travailleur progresse peu, l’augmentation de la population ne se traduit pas automatiquement par un enrichissement collectif.
Le secteur agricole permet de comprendre concrètement cet enjeu. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, l’agriculture emploie encore entre 30 % et 50 % de la population active. Pourtant, sa contribution à la richesse nationale est souvent inférieure à cette proportion. Selon la Banque africaine de développement, les rendements agricoles africains restent fréquemment en dessous des moyennes observées dans d’autres régions du monde pour de nombreuses cultures.
Prenons l’exemple du riz. Les rendements peuvent dépasser 6 tonnes par hectare dans certaines zones fortement mécanisées d’Asie, alors qu’ils demeurent parfois inférieurs à 3 tonnes dans plusieurs régions africaines. L’écart ne s’explique pas par une différence d’effort fourni par les agriculteurs. Il résulte davantage de l’accès à l’irrigation, aux semences améliorées, aux engrais, à la mécanisation et aux infrastructures de stockage.
Le Sénégal illustre lui aussi cette problématique. Les ambitions affichées dans l’agriculture, l’industrie, le numérique ou les hydrocarbures reposent largement sur la capacité à accroître la valeur produite par travailleur. Une nouvelle usine, un meilleur accès à l’électricité ou une amélioration de la logistique peuvent permettre à une entreprise de produire davantage avec les mêmes effectifs.
Les comparaisons internationales montrent l’ampleur des écarts. Selon les données de la Banque mondiale, la valeur ajoutée produite par travailleur dans les économies à revenu élevé dépasse souvent 100 000 dollars par an, tandis qu’elle reste inférieure à 10 000 dollars dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Ces chiffres ne reflètent pas une différence de capacité individuelle entre les travailleurs. Ils traduisent surtout des écarts d’équipement, de formation, de capital disponible et d’organisation économique.
Les infrastructures jouent un rôle majeur dans cette équation. Une entreprise confrontée à des coupures fréquentes d’électricité, à des coûts logistiques élevés ou à des délais de transport importants produit généralement moins de valeur qu’une entreprise bénéficiant d’un environnement plus performant. Selon la Banque africaine de développement, le déficit d’infrastructures coûte chaque année plusieurs points de croissance potentielle à certaines économies africaines.
L’éducation constitue un autre levier. Les études de la Banque mondiale montrent qu’une amélioration du capital humain influence directement la productivité des travailleurs. Un salarié mieux formé maîtrise plus rapidement de nouveaux outils, s’adapte davantage aux évolutions technologiques et contribue plus efficacement aux processus de production.
L’arrivée de l’intelligence artificielle et de l’automatisation remet d’ailleurs la productivité au centre des débats économiques mondiaux. Le Fonds monétaire international estime que près de 40 % des emplois dans le monde pourraient être affectés, à des degrés divers, par l’intelligence artificielle générative. Les effets exacts restent débattus, mais une grande partie des analyses convergent vers l’idée que ces technologies pourraient accélérer les gains de productivité dans plusieurs secteurs.
Cette question est suivie de près par les banques centrales, les gouvernements et les investisseurs parce qu’elle influence directement le potentiel de croissance d’un pays. Une économie capable d’améliorer durablement sa productivité peut généralement enregistrer une hausse des salaires, une progression des revenus fiscaux et une amélioration du niveau de vie sans provoquer automatiquement une poussée inflationniste.
À l’inverse, lorsque la productivité progresse lentement, les marges de progression deviennent plus limitées. Les entreprises rencontrent davantage de difficultés pour augmenter les salaires, les États disposent de moins de ressources fiscales et la croissance tend à ralentir.
La productivité n’est donc pas seulement un indicateur parmi d’autres. Elle permet de comprendre la capacité d’une économie à créer davantage de richesse avec les ressources dont elle dispose déjà. C’est précisément pour cette raison que les économistes lui accordent autant d’attention. Derrière les chiffres de croissance publiés chaque trimestre, c’est souvent l’évolution de la productivité qui détermine la trajectoire économique d’un pays sur plusieurs décennies.
Auteur: Aicha FALL
Publié le: Jeudi 25 Juin 2026
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