Listen to the article
Avec 80 milliards F CFA levés à la BRVM, la Banque agricole du Sénégal ouvre une nouvelle voie de financement pour l’agriculture
Le financement de l’agriculture reste l’un des principaux points de fragilité des économies ouest-africaines. Malgré le poids du secteur dans l’emploi et dans l’approvisionnement alimentaire, les producteurs agricoles continuent d’avoir un accès limité au crédit de long terme, tandis que les banques traditionnelles considèrent encore cette activité comme risquée en raison des aléas climatiques, des fluctuations de prix et des difficultés de garantie. Dans ce contexte, les acteurs financiers cherchent progressivement d’autres mécanismes capables de mobiliser davantage de ressources vers les chaînes de valeur agricoles.
C’est dans cette logique que la Banque agricole du Sénégal a procédé, le 5 mai 2026, à la première cotation à la BRVM des obligations du Fonds commun de titrisation de créances « Croissance agricole 2025-2032 ». L’opération a permis de lever 80 milliards F CFA destinés au financement des différentes étapes de la chaîne agricole, depuis l’achat des intrants jusqu’à la transformation et à la commercialisation des productions.
Le montage repose sur un mécanisme encore relativement peu utilisé dans le financement agricole régional, celui de la titrisation. Concrètement, des créances issues de crédits agricoles sont regroupées dans un véhicule financier qui émet ensuite des obligations souscrites par des investisseurs. Les fonds ainsi mobilisés permettent à la banque de refinancer une partie de ses activités et de dégager de nouvelles capacités de crédit.
L’émission a été structurée autour de deux tranches offrant des rendements de 8 % et 9 %, des niveaux relativement élevés qui traduisent à la fois l’attractivité recherchée pour les investisseurs et le niveau de risque associé à ce type d’actifs. Contrairement à une obligation classique adossée directement à un État ou à une entreprise, ce produit dépend de la qualité des crédits agricoles sous-jacents et de la capacité des emprunteurs à rembourser.
Cette dimension est importante, car le financement agricole reste historiquement considéré comme l’un des segments les plus sensibles du système bancaire régional. Les revenus agricoles demeurent fortement exposés aux conditions climatiques, aux variations des prix internationaux et aux difficultés logistiques. Dans plusieurs pays africains, les banques consacrent encore une part relativement faible de leurs portefeuilles au secteur agricole, malgré son poids économique.
Au Sénégal, l’agriculture représente environ 16 % du produit intérieur brut et continue de faire vivre une part importante de la population active. Pourtant, les besoins de financement restent massifs. Les autorités sénégalaises estiment à près de 3 000 milliards FCFA les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs de souveraineté alimentaire fixés ces prochaines années.
Dans ce contexte, l’opération menée par la Banque agricole du Sénégal illustre aussi une tentative de diversification des sources de financement. Les circuits bancaires classiques peinent souvent à répondre seuls aux besoins de capitaux longs du secteur agricole, ce qui pousse progressivement les acteurs à mobiliser davantage les marchés financiers régionaux et l’épargne institutionnelle.
Le recours à la BRVM n’est pas anodin non plus. Depuis plusieurs années, les autorités régionales cherchent à approfondir le marché financier de l’UEMOA afin qu’il finance davantage l’économie productive plutôt que de rester concentré principalement sur les émissions souveraines des États. Les produits liés à la titrisation participent justement à cette évolution vers des instruments plus sophistiqués.
Cette sophistication s’accompagne néanmoins de certaines limites. Le marché régional reste encore relativement étroit, avec une liquidité parfois réduite, ce qui peut rendre la revente des titres plus difficile pour certains investisseurs. À cela s’ajoute la nature même des actifs agricoles, dont la rentabilité dépend de paramètres économiques et climatiques parfois volatils.
Pour autant, cette opération marque une étape importante dans la transformation progressive des modes de financement agricoles en Afrique de l’Ouest. À travers ce type de mécanisme, les institutions financières cherchent désormais à faire circuler une partie de l’épargne régionale vers des secteurs productifs longtemps considérés comme trop risqués ou insuffisamment structurés pour attirer les investisseurs institutionnels.
Auteur: Aicha FALL
Publié le: Jeudi 07 Mai 2026
Lire l’article complet ici



