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Primes des Lions, étude économique [3/3] : comment Sadio Mané, Kalidou Koulibaly, Iliman Ndiaye et Cie auraient pu créer 2500 emplois
«À la place des terrains attribués sur la Petite Côte, j’estime qu’il était certainement plus pertinent d’affecter aux champions d’Afrique 2025 des terres agricoles». Dans la troisième et dernière partie de l’étude sur les primes des Lions, Pr Thierno Thioune défend ainsi un autre schéma de récompense, exposant ses mécanismes d’application et ses impacts potentiels.
CONTEXTE FAVORABLE
«Orienter l’attribution de terres vers des domaines agricoles communautaires plutôt que vers des parcelles résidentielles sur la Petite Côte représente une idée parfaitement alignée avec les enjeux stratégiques de souveraineté alimentaire auxquels le Sénégal fait face. Cette orientation mérite une analyse structurée qui en révèle toute la pertinence économique et sociale dans le contexte actuel agricole sénégalais. Le Sénégal importe actuellement 70 % de son riz, soit près de 800 000 tonnes par an selon les données de l’ANSD [Agence nationale de la statistique et de la démographie] de décembre 2025, créant ainsi une dépendance alimentaire préoccupante vis-à-vis des marchés internationaux et une vulnérabilité aux chocs externes qui se sont multipliés depuis la crise ukrainienne de 2022. Le déficit de la balance commerciale agricole a atteint 220 milliards de francs CFA en 2025, en augmentation constante depuis 2022, représentant une hémorragie de devises considérable pour l’économie nationale dans un contexte de pression sur les réserves de change. Paradoxalement, 3 millions 800 mille hectares de terres arables, soit 60 % du potentiel agricole national recensé lors du cadastre rural de 2023-2024, demeurent inexploités ou sous-exploités. Cette situation révèle à la fois un déficit majeur et une opportunité considérable pour une politique publique innovante dans le cadre du Programme d’autosuffisance en riz Horizon 2030 lancé par le gouvernement en 2024.
MODÈLE DE VALORISATION AGRICOLE
«Le modèle de valorisation agricole que je préconise peut prendre deux formes complémentaires selon les profils et les aspirations des bénéficiaires, en s’inspirant des expériences pilotes menées dans la Vallée. La première option consisterait en l’attribution de concessions agricoles entièrement aménagées, d’une surface comprise entre 10 et 20 hectares par champion, situées dans des zones à fort potentiel comme la Vallée du fleuve Sénégal, terroir de Kalidou Koulibaly, où l’irrigation contrôlée s’est considérablement développée, ou la Casamance, contrée de Sadio Mané, dont le potentiel agricole reste largement inexploité malgré le retour de la paix et de la stabilité. L’État assumerait l’aménagement complet : irrigation moderne par système goutte-à-goutte ou aspersion conforme aux standards techniques, électrification solaire permettant le fonctionnement d’équipements de transformation dans le cadre de la transition énergétique nationale, desserte routière garantissant l’accès aux marchés. Le coût d’aménagement, estimé entre 3 et 5 millions de francs CFA par hectare selon les devis actualisés de la SAED [Société nationale d’aménagement et d’exploitation des terres du Delta du fleuve Sénégal et des vallées du fleuve Sénégal et de la Falémé] en 2025, représenterait un investissement public total de 30 millions à 100 millions de francs CFA par bénéficiaire, soit un montant comparable à la valeur des terrains résidentiels actuellement attribués sur la Petite Côte aux prix du marché, mais avec un potentiel de rendement économique et social incomparablement supérieur. La seconde option, plus sophistiquée financièrement mais potentiellement plus efficace économiquement selon les modèles pilotes testés, consisterait en une participation dans des agropoles modernes conçues comme de véritables entreprises agricoles intégrées sur le modèle des fermes corporatives qui se sont développées entre 2022 et 2025. Le concept impliquerait la création de cinq ‘Agropoles des Champions’, une par grande zone agroécologique du Sénégal identifiée dans le Schéma national d’aménagement territorial 2024-2040, permettant de valoriser les spécificités pédologiques et climatiques de chaque région. Chaque champion recevrait 5 % du capital d’une agropole, représentant une valorisation initiale comprise entre 50 millions et 80 millions de francs CFA. L’exploitation serait assurée en délégation par des coopératives locales professionnelles labellisées, garantissant une gestion technique optimale tout en créant des emplois locaux significatifs. Les revenus estimés pour chaque champion, après la période de montée en puissance de 3 ans, atteindraient entre 8 et 15 millions de francs CFA par an, basés sur les rendements observés dans les projets pilotes, constituant ainsi une rente pérenne et croissante jusqu’en 2040 et au-delà.
«Les avantages multidimensionnels de la création de cinq ‘Agropoles des champions’ [dont les Lions seraient actionnaires] dépassent largement le cadre de la simple rémunération des champions pour toucher aux enjeux structurels du développement national horizon 2035.»
SÉCURITÉ ALIMENTAIRE
Les avantages multidimensionnels de cette approche dépassent largement le cadre de la simple rémunération des champions pour toucher aux enjeux structurels du développement national, Horizon 2035. Sur le plan de la sécurité alimentaire nationale, objectif prioritaire du gouvernement, la production potentielle générée par 30 champions exploitant chacun 15 hectares atteindrait entre 5 mille et 8 mille tonnes de riz par an, contribuant à réduire de 0,6 à 1 % les importations nationales qui ont coûté 160 milliards de francs CFA en devises en 2025. Bien que cette contribution puisse paraître modeste en valeur relative, elle constitue un signal fort et un effet de démonstration qui pourrait inspirer d’autres initiatives similaires dans le cadre du Programme national d’investissement agricole, créant ainsi un effet d’entraînement vertueux mobilisant d’autres personnalités publiques et investisseurs privés. En matière de développement rural, l’impact serait considérable et multiforme. Ces exploitations créeraient environ 2500 emplois directs, sans compter ceux indirects, dans des zones souvent marquées par l’exode rural et le chômage des jeunes qui atteint 42 % dans les zones rurales selon l’Enquête nationale sur l’emploi. La valorisation de zones actuellement délaissées contribuerait à un rééquilibrage territorial indispensable dans un pays où la concentration économique autour de Dakar atteint des niveaux préoccupants, la capitale représentant 55 % du PIB national. L’effet de démonstration sur les jeunes ruraux serait significatif : voir des héros nationaux investir dans l’agriculture et en retirer des revenus substantiels contribuerait à revaloriser ce secteur trop souvent considéré comme peu attractif par la jeunesse, particulièrement dans un contexte où les réseaux sociaux et les médias vantent principalement les carrières urbaines et les migrations vers l’Europe.
«PERSPECTIVE TRANSGÉNÉRATIONNELLE»
«La pérennité patrimoniale constitue un autre avantage considérable de cette approche dans une perspective transgénérationnelle. Contrairement à un terrain résidentiel sur la Petite Côte dont la valorisation dépend essentiellement de la spéculation foncière et immobilière qui a connu des cycles volatils entre 2022 et 2025, un actif productif agricole génère des revenus récurrents tout en se valorisant progressivement. En zone aménagée avec accès à l’irrigation, le foncier agricole s’est valorisé de 8 à 12 % annuellement entre 2022 et 2025, porté par la raréfaction des terres et l’augmentation de la demande alimentaire liée à la croissance démographique qui reste soutenue à 2,5 % par an. Cet actif serait facilement transmissible aux générations futures selon les mécanismes clarifiés par la Loi d’Orientation agro-sylvo-pastorale révisée en 2024, créant ainsi un patrimoine familial durable. La diversification du portefeuille des champions constitue également un avantage non négligeable dans une logique de gestion de patrimoine moderne : au lieu de concentrer leur richesse sur un unique terrain résidentiel dont la valorisation est corrélée au marché immobilier côtier, ils disposeraient d’un actif productif décorrélé des cycles immobiliers et offrant une protection naturelle contre l’inflation alimentaire qui a atteint 6 % en moyenne entre 2023 et 2025. L’impact symbolique majeur de cette orientation ne doit pas être sous-estimé dans le contexte culturel et médiatique. Le concept ‘De la gloire au grenier’ traduirait de manière saisissante la transformation des héros sportifs en héros nourriciers, montrant que l’excellence dans un domaine peut et doit se traduire par une contribution à la sécurité alimentaire collective. Cette forte option, amplifiée par les réseaux sociaux et les médias traditionnels, contribuerait à revaloriser l’agriculture auprès de la jeunesse connectée, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une activité de subsistance mais d’un véritable secteur économique moderne, technologique et rentable. La cohérence avec les objectifs de développement du Sénégal, qui fait de l’agriculture et de l’agro-industrie une priorité stratégique, serait totale, donnant chair et visibilité à des orientations qui restent trop souvent abstraites dans les documents de politique publique.
«Contrairement à un terrain résidentiel sur la Petite Côte dont la valorisation dépend essentiellement de la spéculation foncière et immobilière qui a connu des cycles volatils entre 2022 et 2025, un actif productif agricole génère des revenus récurrents tout en se valorisant progressivement.»
PARTENARIAT PUBLIC-PRIVÉ
«L’architecture financière que je recommande pour rendre ce projet viable reposerait sur un montage en Partenariat Public-Privé [PPP] équilibré et réaliste, conforme au cadre juridique des PPP adopté en 2022. L’État apporterait le foncier, tiré du domaine public agricole dont l’inventaire a été finalisé en 2024, ainsi que l’aménagement initial des parcelles financé par les programmes de coopération avec la BAD [Banque africaine de développement] et la Banque Mondiale, représentant environ 40 % du coût total du projet. Les champions eux-mêmes effectueraient un apport personnel symbolique de 5 % prélevé sur leur prime, garantissant leur engagement psychologique dans le projet sans que cela représente une charge excessive, soit environ 4 millions de francs CFA. Les banques de développement, comme la Banque Agricole ou la BNDE [Banque nationale de développement économique], apporteraient le crédit d’équipement nécessaire à l’achat de matériel agricole moderne à des taux bonifiés de 3 à 4 %, soit environ 35 % du financement total. Enfin, des investisseurs privés, potentiellement des entreprises agro-industrielles comme la SONACOS [Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal], la CSS [Compagnie sucrière du Sénégal] ou des groupes émergents, intéressées par la sécurisation de leurs approvisionnements, apporteraient le capital d’exploitation représentant 20 % du total. Un exemple chiffré concret pour un champion en 2026 permet de visualiser l’économie du projet : une terre de 15 hectares dans le domaine public de la Vallée du Fleuve ou de la Casamance serait mise à disposition avec un coût d’opportunité proche de zéro puisqu’elle est actuellement inexploitée, selon le cadastre 2024. L’aménagement réalisé par l’État avec le cofinancement des bailleurs représenterait un investissement de 60 millions de francs CFA. L’équipement à la charge du champion, financé à 95 % par crédit bonifié remboursable sur 10 ans, s’élèverait à 25 millions de francs CFA pour l’achat de tracteurs, équipements d’irrigation et infrastructures de stockage. La valeur créée à l’horizon 2036, en tenant compte de la valorisation foncière observée entre 2022 et 2025 projetée sur 10 ans, de l’amortissement des équipements et de la capitalisation des revenus annuels de 8 à 15 millions de francs CFA, atteindrait entre 250 et 400 millions de francs CFA, soit un retour sur investissement exceptionnel pour toutes les parties prenantes et un patrimoine substantiel pour le champion.
PRINCIPAUX RISQUES
«Les risques inhérents à tout projet agricole doivent être identifiés avec lucidité à la lumière des expériences et des stratégies de mitigation robustes, et mis en place dès la conception. Le risque de désintérêt des champions, qui pourrait résulter de leur méconnaissance du secteur agricole ou de leur mobilité géographique entre clubs européens, présente une probabilité moyenne mais peut être efficacement mitigé par l’obligation de gestion déléguée à des professionnels agréés par l’ANCAR [Agence nationale de conseil agricole et rural] et par une formation préalable de trois mois dans des instituts spécialisés comme l’École nationale supérieure d’agriculture de Thiès. Les aléas climatiques, inhérents à toute activité agricole et présentant une probabilité élevée en zone sahélienne comme l’ont rappelé les déficits pluviométriques de 2023 et 2024, seraient couverts par une assurance agricole indicielle adossée aux données pluviométriques que la CNAAS [Compagnie nationale d’assurance agricole du Sénégal] a développée, couplée à une diversification des cultures permettant de répartir les risques entre riz, maraîchage et arboriculture. Le risque de rentabilité insuffisante en phase de démarrage 2026-2029, qui pourrait décourager les participants, serait minimisé par des contrats d’achat garantis signés avec l’État dans le cadre du Programme de sécurité alimentaire, le Programme alimentaire mondial ou de grandes unités de transformation comme la SODEFITEX [Société de développement et des fibres textiles], assurant des débouchés et des prix stables indexés sur les cours internationaux pendant les cinq premières années critiques. Enfin, le risque de spéculation foncière, qui dénaturerait l’objectif productif du projet et qui s’est observé dans certains programmes antérieurs, serait neutralisé par une clause d’inaliénabilité de 15 ans courant jusqu’en 2041, inscrite dans le titre de concession et par l’obligation de maintien d’un usage productif effectif vérifié annuellement par la SAED ou les services régionaux de l’agriculture, sous peine de révocation de la concession selon les mécanismes prévus par la réforme foncière.» (FIN)
PR THIERNO THIOUNE
Agrégé des Universités, il a été Maître de conférences titulaire CAMES (Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur) et a soutenu une thèse de doctorat en Sciences économiques. Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA) a également primé ses travaux de thèse dans le cadre de son programme de subvention de thèse. Récemment, Pr Thioune a fait Sciences Po Paris pour un séjour de recherche PostDoc. Il a assumé les fonctions de directeur du Centre de recherches économiques appliquées (CREA), de 2022 à 2024, après avoir été directeur des études au Centre de recherche et de formation pour le développement économique et social (CREFDES), entre 2017 et 2021. Il intervient dans plusieurs établissements d’enseignement supérieurs publics comme privés notamment à l’Institut de régulation de la commande publique (IRCOP), à l’École nationale de la statistique et de l’analyse économique (ENSAE) et à School of Law de BEM School Management. Ses domaines de recherche embrassent l’économie des politiques publiques, l’économie des réseaux, l’économie industrielle, l’économie de l’énergie, l’économie des ressources naturelles et l’économie des institutions.

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Auteur: Senewebnews
Publié le: Mercredi 06 Mai 2026
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