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Le 7 septembre 1990 disparaissait tragiquement Youssoupha GNING, alors directeur du Département des Services de Santé du CESAG (Centre Africain d’Études Supérieures en Gestion), à la suite d’un accident survenu lors d’une mission à Montréal, au Canada. Il n’avait que 36 ans. Cette journée restera à jamais gravée dans la mémoire de sa famille, de ses amis et de ses collègues. Dans ce drame perdit également la vie son assistante de recherche, Assitan KONE, récemment mariée, tandis que deux secrétaires du département survécurent avec de lourdes séquelles.
Une trajectoire exceptionnelle
Qui était donc Youssoupha GNING ?
Son parcours est celui d’un homme d’exception, porté par une vision, une détermination et un engagement rares. Infirmier de formation, il quitte le Sénégal au milieu des années 1970 pour poursuivre ses études en France. Comme de nombreux étudiants africains de son époque, il doit financer lui-même son cursus. Il assure alors des gardes de nuit dans des hôpitaux et des cliniques tout en poursuivant ses études avec succès. Parallèlement, il s’investit activement dans le mouvement étudiant sénégalais en France à travers l’AESF (Association des Étudiants Sénégalais en France).
Après son passage à l’École de Santé Publique de Rennes, devenue École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP), et plusieurs expériences professionnelles remarquées, il accède au poste de directeur adjoint de l’hôpital de Villejuif, un des établissements hospitaliers les plus importants de France. De retour au Sénégal à la fin des années 1980, il est nommé directeur de l’hôpital de Fann, où il avait auparavant exercé comme infirmier.
Un engagement syndical au service des travailleurs de la santé
Au-delà de ses responsabilités administratives et académiques, Youssoupha GNING fut également un homme profondément engagé dans la défense des intérêts des professionnels de santé. Il compte parmi les fondateurs du Syndicat Unique des Travailleurs de la Santé et de l’Action Sociale (SUTSAS), aux côtés de grandes figures du secteur telles que feu Bakhao Seck, feu Idrissa Diop, feu Yaya Barry, Prof. Eva Marie Coll Seck, Prof. Seydou Badiane, et plusieurs autres pionniers. Cet engagement témoigne de sa conviction que le renforcement des systèmes de santé passe non seulement par la formation et la qualité de la gestion, mais également par la valorisation des ressources humaines et l’amélioration des conditions de travail des personnels de santé. Son action syndicale venait ainsi compléter sa vision humaniste et panafricaniste du développement sanitaire.
L’artisan d’une vision africaine de la gestion de la santé
En 1988, le CESAG entreprend de développer un programme de formation en santé publique destiné à l’Afrique francophone, en partenariat avec le Département d’Administration de la Santé de l’Université de Montréal. Youssoupha GNING est alors sollicité pour participer à cette initiative ambitieuse.
Visionnaire et doté d’un remarquable talent de négociateur, il convainc les partenaires canadiens non seulement de consolider le programme initial, mais aussi de mobiliser des financements complémentaires auprès de l’ACDI et de l’ACCT afin de créer un cursus diplômant destiné à former une nouvelle génération de gestionnaires et d’administrateurs des services de santé africains.
Avec le soutien déterminant du professeur Gilles Dussault, ce projet donne naissance aux premières formations diplômantes en gestion des services de santé au CESAG. Ces programmes permettront à de nombreux médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes, ingénieurs biomédicaux et cadres de santé de bénéficier de formations de haut niveau, souvent accompagnées de bourses ou de prises en charge.
Un bâtisseur d’institutions
Sous son impulsion, le CESAG devient rapidement un centre d’excellence pour la formation et la recherche en santé publique. En moins de trois ans, des collaborations sont nouées avec des universités et institutions de renommée internationale, parmi lesquelles Harvard University, Tulane University, Population Council, l’Institut Mérieux, JHPIEGO et plusieurs organismes de coopération internationale.
Cette dynamique favorise également l’émergence de l’enseignement à distance, une innovation particulièrement audacieuse pour l’époque, réalisée en partenariat avec la Télé-Université du Québec.
L’œuvre de Youssoupha GNING a été portée collectivement par de nombreux professionnels, enseignants, chercheurs et collaborateurs qui ont contribué à l’enracinement durable d’une expertise africaine en santé publique.
Un héritage toujours vivant
Plus de trente ans après sa disparition, l’empreinte laissée par Youssoupha GNING reste pleinement perceptible. De nos jours, les titulaires du Diplôme de Gestion des Services de Santé (DSGS), désormais transformé en MBA en Management des Services de Santé, occupent des fonctions de direction dans de nombreux établissements hospitaliers au Sénégal et sur l’ensemble du continent africain. Dans cette perspective, le CESAG a élargi son dispositif de formation grâce à une collaboration avec l’Université Paris-Dauphine, laquelle a abouti à la création du MBA en Économie de la Santé, un projet auquel feu Hervé LAFARGE, dont nous honorons la mémoire, avait apporté un engagement considérable. Les anciens étudiants du département exercent à présent des responsabilités stratégiques au sein des ministères, des programmes de développement, de l’OMS ainsi que d’institutions internationales telles que la BAD, la Banque mondiale et la BID, ce qui témoigne de l’influence durable de cette vision sur les systèmes de santé africains.
Un modèle pour les générations futures
Lors des hommages rendus à sa mémoire, le professeur Eusèbe ALIHOUNOU du Bénin, doyen honoraire de la Faculté des sciences de la santé, membre de l’Académie Nationale de Médecine de France, soulignait que ce « jeune homme à la trajectoire fulgurante avait une vision panafricaniste du développement de la santé publique ». Quelques semaines après sa disparition, l’École de Santé Publique de Rennes lui rendit d’ailleurs hommage en donnant son nom à l’une de ses salles informatiques.
Aujourd’hui encore, le parcours de Youssoupha GNING illustre la force de la conviction, de l’excellence et de l’engagement au service du bien commun. Il rappelle également l’importance de préserver la mémoire institutionnelle de nos organisations afin que les générations futures puissent s’inspirer de ceux qui ont contribué à bâtir les fondations de nos succès collectifs.
Visionnaire, bâtisseur, syndicaliste et panafricaniste convaincu, Youssoupha GNING appartient à cette génération de femmes et d’hommes qui ont posé les fondements de la santé publique moderne en Afrique francophone. Son héritage ne se mesure pas seulement aux institutions qu’il a contribué à construire, mais aussi aux milliers de professionnels qu’il continue d’inspirer à travers son parcours exemplaire.
En ce jour de souvenir et de recueillement, nous saluons la mémoire d’un grand serviteur de la santé publique africaine. Parti trop tôt à l’âge de 36 ans, il laisse néanmoins une œuvre durable, une vision féconde et un exemple inspirant pour la jeunesse africaine.
« Certains hommes traversent le temps ; d’autres le façonnent. Par sa vision, son engagement et son action, Youssoupha GNING a laissé une empreinte qui continue d’éclairer le développement de la santé publique en Afrique. »
Amadou Lamine FALL
Consultant
Email : L.fallamadou@gmail.com
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