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Accord Sénégal -FMI : Le spectre des crises nigériane et ghanéenne plane-t-il sur le Sénégal ?
Si le nouvel accord conclu entre l’État du Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI) est présenté comme une étape décisive pour le rétablissement des équilibres budgétaires, il suscite de vives inquiétudes quant à ses répercussions sociales. Pour le Dr Balla Khouma, statisticien-économiste, la mobilisation accrue des ressources fiscales et la rationalisation des dépenses publiques ne doivent pas se traduire par un transfert du coût de la crise vers les populations les plus vulnérables.
Dans une tribune intitulée « Nouvel accord avec le FMI : l’État s’en félicite, mais les Sénégalais peuvent en souffrir », le Dr Khouma met en lumière les trajectoires récentes du Nigeria et du Ghana. L’expert met en garde les autorités contre une politique d’austérité susceptible de fragiliser davantage les ménages, malgré la mise en place de transferts monétaires ciblés. Seneweb vous propose l’intégralité de sa tribune.
« Depuis 2024, l’ensemble de nos analyses consacrées à la situation économique du Sénégal concluent à la nécessité impérieuse de rétablir l’équilibre budgétaire du pays. L’économie nationale reste asphyxiée par une dette publique fortement réévaluée en 2024 par les nouvelles autorités, sans que toutes les explications sur les tenants et les aboutissants de ce recalcul n’aient été fournies aux populations.
Le peu que les Sénégalais savent actuellement est que l’image financière de leur pays est entachée par une affaire de “dette cachée” et que le ratio de la dette a augmenté de plus de 30 points. La notation souveraine s’est fortement dégradée, passant selon Moody’s de Ba3 à Caa2 en août 2026. Le pays n’a quasiment plus accès aux marchés internationaux et multiplie les adjudications de bons et d’obligations au niveau régional à des taux d’intérêt élevés et pour des maturités courtes, allant jusqu’à intervenir sur le marché des swaps.
Au-delà des querelles politiciennes, il était urgent pour le Sénégal de tourner la page de cette “dette cachée”, mais pas à n’importe quel prix.
Si le nouvel accord conclu avec le FMI — qui prévoit un programme de 36 mois au titre de la Facilité élargie de crédit pour un montant d’environ 2,2 milliards de dollars — constitue une bouée de sauvetage, il peut aussi aggraver dramatiquement la pauvreté des ménages, notamment des plus vulnérables, et entraîner des situations de précarité alimentaire inédites.
En effet, d’après le communiqué officiel du FMI, le futur programme repose sur deux axes stratégiques : le “renforcement de la mobilisation des ressources intérieures” et la “rationalisation des dépenses”, accompagnés d’un renforcement des filets sociaux par des transferts monétaires ciblés.
Ces objectifs peuvent paraître compatibles. Ils ne le seront certainement pas si la mobilisation des recettes repose principalement sur :
- L’augmentation ou la multiplication des impôts indirects ;
- La hausse des prix des produits énergétiques, déjà amorcée avec l’ajustement du carburant ;
- La suppression des exonérations sans distinction suffisante entre les catégories de contribuables ;
- Une pression fiscale accrue sur les petites entreprises et les travailleurs indépendants ;
- Le renchérissement des coûts de production répercuté ensuite sur les consommateurs.
Si, parallèlement, la rationalisation des dépenses conduit à réduire les subventions, à contenir les recrutements publics indispensables, à restreindre les investissements sociaux et à transférer davantage de charges vers les ménages, le risque est de bâtir une austérité socialement régressive. Le simple fait d’ajouter des transferts monétaires ciblés ne suffira pas à atténuer ce choc.
Il faut avoir le courage de poser une question simple : que gagne réellement un ménage lorsqu’on lui retire une subvention ou qu’on augmente indirectement le coût de la vie pour ensuite lui verser une aide ciblée dont le montant ne couvre qu’une fraction de la perte subie ? Le raisonnement selon lequel une subvention généralisée serait inefficace parce qu’elle bénéficie également aux ménages aisés est économiquement défendable. Mais il ne suffit pas de supprimer une subvention pour rendre automatiquement une politique sociale performante.
Une hausse du prix du carburant, de l’électricité, des transports ou des produits de première nécessité ne touche pas seulement les ménages directement subventionnés. Elle se diffuse dans l’ensemble de l’économie : coûts de transport, prix des denrées, charges de production des entreprises, loyers, services, agriculture et pêche. Un transfert de 10 000, 20 000 ou 30 000 francs CFA ne constitue pas une protection sociale efficace si le coût de la vie augmente dans des proportions nettement supérieures.
L’expérience africaine doit alerter le Sénégal. Le Nigeria constitue l’un des exemples les plus préoccupants. Depuis 2023, les autorités nigérianes ont supprimé les subventions aux carburants et libéralisé le marché des changes. Le FMI estime que ces réformes ont amélioré la stabilité macroéconomique, tout en reconnaissant que leurs fruits n’ont pas bénéficié aux populations. En juin 2026, l’institution estimait le taux de pauvreté à 63 % au Nigeria, avec 27 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire. Dans le même temps, le programme de transferts monétaires soutenu par la Banque mondiale ne couvrait que 9,2 millions de ménages sur un objectif de 15 millions.
Une étude du FMI consacrée au Nigeria soulignait d’ailleurs que la hausse du carburant liée à la suppression de la subvention pouvait faire grimper le taux de pauvreté de 1,2 point de pourcentage, concluant que les transferts ciblés ne pouvaient limiter cet effet qu’à condition d’être déployés de manière rapide, large et massive. Le Sénégal dispose-t-il aujourd’hui des marges financières pour remplir ces conditions sine qua non ?
Le Ghana fournit un second exemple parlant. Dans le cadre de son programme avec le FMI, le pays a doublé en 2023 les prestations de son programme de transferts monétaires (LEAP). Pourtant, le FMI reconnaît que l’inflation et le ralentissement de la croissance ont fait passer la population vivant dans l’extrême pauvreté à 29,5 % en 2023, soit une hausse de 3,1 points en un an.
Le message pour le Sénégal est clair : une politique de mobilisation fiscale et de rationalisation des dépenses qui ne tient pas compte de la capacité contributive réelle des citoyens perd sa légitimité avant même de produire les recettes attendues. La situation économique impose des arbitrages rigoureux, mais la solution ne doit en aucun cas consister à transférer le coût de la crise sur les ménages populaires et les classes moyennes. Les transferts monétaires doivent être un complément, et non une simple compensation de l’austérité. »
Khady NDOYE
⚡ Résumé express
généré par IA, vérifié par la rédaction
– Le Dr Balla Khouma met en garde contre les risques sociaux de l’accord FMI-Sénégal de 2,2 milliards de dollars, craignant que l’austérité ne fragilise les ménages vulnérables malgré les transferts monétaires ciblés.
– Au Nigeria depuis 2023, la suppression des subventions aux carburants a aggravé la pauvreté à 63% et l’insécurité alimentaire toucherait 27 millions de personnes, avec les transferts sociaux couvrant seulement 9,2 millions de ménages au lieu de 15 millions prévus.
– L’économiste souligne que les transferts monétaires ne compensent pas efficacement les pertes liées à l’augmentation des prix indirects (carburant, électricité, transports, denrées), dont les effets se diffusent dans toute l’économie.
Auteur: Khady NDOYE
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