Listen to the article
Les débats sur la gouvernance en Afrique sont souvent associés aux évaluations réalisées par les institutions financières internationales, les agences de notation ou les organisations non gouvernementales. Pourtant, au début des années 2000, les dirigeants africains ont lancé leur propre mécanisme d’évaluation afin d’examiner les performances des États dans des domaines aussi variés que la gestion économique, les institutions publiques, la démocratie ou le développement. Cette initiative porte le nom de Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, plus connu sous l’acronyme MAEP.
Créé en 2003 dans le cadre du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), le MAEP repose sur une idée assez rare dans les relations internationales. Les États qui y adhèrent acceptent volontairement que leurs politiques publiques, leurs institutions et leurs pratiques de gouvernance soient examinées par d’autres pays africains selon un cadre commun d’analyse.
L’objectif n’est pas de sanctionner les États ni de leur imposer des politiques prédéfinies. Le mécanisme cherche davantage à identifier les points forts, les fragilités et les réformes susceptibles d’améliorer la gouvernance à travers un processus fondé sur l’échange d’expériences et l’apprentissage mutuel.
Aujourd’hui, plus de 40 pays africains ont adhéré au MAEP, ce qui en fait l’une des initiatives continentales les plus largement adoptées dans le domaine de la gouvernance. Plusieurs économies majeures du continent, dont le Sénégal, le Ghana, le Kenya, l’Afrique du Sud, le Nigeria ou encore la Côte d’Ivoire, participent à ce dispositif.
Le champ d’évaluation est particulièrement large. Le MAEP examine quatre grands domaines : la gouvernance politique et démocratique, la gouvernance économique, la gouvernance des entreprises ainsi que le développement socio-économique. Cette approche reflète l’idée selon laquelle la qualité des institutions influence directement les performances économiques d’un pays.
La dimension économique occupe une place importante dans ces évaluations. Les équipes du MAEP analysent notamment la gestion des finances publiques, la qualité des politiques budgétaires, la lutte contre la corruption, l’environnement des affaires, la mobilisation des recettes fiscales ou encore la transparence dans la gestion des ressources publiques.
Cette approche s’appuie sur un constat largement documenté par les économistes. Selon la Banque mondiale, la Banque africaine de développement ou encore la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, les écarts de développement entre pays ne s’expliquent pas uniquement par les ressources naturelles ou les niveaux d’investissement. La qualité des institutions joue également un rôle majeur dans la capacité d’une économie à attirer les capitaux, à créer des emplois et à soutenir une croissance durable.
Le fonctionnement du mécanisme repose sur plusieurs étapes. Les autorités nationales réalisent d’abord une auto-évaluation approfondie. Cette analyse est ensuite complétée par une mission indépendante composée d’experts africains qui rencontrent les administrations publiques, les organisations patronales, les syndicats, les universitaires, les organisations de la société civile et d’autres acteurs nationaux.
Les conclusions donnent lieu à un rapport détaillé qui est ensuite présenté au Forum des chefs d’État et de gouvernement du MAEP. Ce document identifie les avancées réalisées mais aussi les réformes jugées nécessaires dans les différents domaines évalués.
Le Sénégal figure parmi les premiers pays à avoir participé à l’exercice. Son rapport d’évaluation initial avait été présenté en 2005. Depuis, plusieurs examens de suivi ont été réalisés afin de mesurer les progrès accomplis et les défis persistants. Cette continuité permet d’observer l’évolution des politiques publiques sur une période relativement longue.
L’intérêt du MAEP apparaît davantage lorsqu’on le compare à d’autres mécanismes internationaux. Contrairement aux classements ou aux notations publiées chaque année, le processus repose sur une analyse beaucoup plus approfondie des institutions et du fonctionnement de l’État. Les rapports produits dépassent souvent plusieurs centaines de pages et couvrent des sujets allant de la gouvernance économique à la cohésion sociale.
Le mécanisme a également évolué avec les priorités du continent. Les questions liées à la jeunesse, à l’emploi, à la transformation économique, à la gouvernance numérique ou encore à la gestion des ressources naturelles occupent désormais une place plus importante dans les évaluations récentes.
Cette évolution intervient dans un contexte où les enjeux de gouvernance restent étroitement liés aux perspectives économiques africaines. Selon la Banque africaine de développement, l’Afrique devra créer plusieurs centaines de millions d’emplois au cours des prochaines décennies pour absorber l’arrivée de nouveaux actifs sur le marché du travail. La qualité des institutions publiques, la stabilité réglementaire et l’efficacité des administrations figurent parmi les facteurs qui influenceront cette trajectoire.
Le MAEP présente également une caractéristique rarement observée à l’échelle internationale. Il ne repose pas sur une logique d’évaluation extérieure imposée par des bailleurs de fonds ou des institutions internationales. Le mécanisme a été conçu, financé et piloté par les États africains eux-mêmes, ce qui lui confère une légitimité politique particulière dans le paysage institutionnel continental.
Ses recommandations ne sont pas juridiquement contraignantes et leur mise en œuvre dépend de la volonté des gouvernements concernés. Cette limite est parfois soulignée par certains observateurs. Toutefois, le MAEP a contribué au fil des années à créer un espace de dialogue sur des sujets qui touchent directement au fonctionnement des institutions publiques et à la qualité des politiques économiques.
À une époque où la gouvernance est souvent analysée à travers des indicateurs élaborés hors du continent, le MAEP constitue l’une des rares initiatives africaines permettant aux États d’évaluer leurs performances à partir d’un cadre conçu collectivement. Derrière ses rapports et ses missions d’évaluation se trouve une ambition plus large : faire de la qualité des institutions un levier de développement économique, de stabilité politique et d’intégration continentale.
Auteur: Aicha FALL
Publié le: Lundi 29 Juin 2026
Lire l’article complet ici








