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Entre deuil intime, mémoire collective et dénonciation sociale, « Au-delà des sanglots » s’impose comme une œuvre féconde. La poésie s’y pose en refuge autant qu’en arme. Le jeune poète Ahmadou Moukhtar Mbacké explore les blessures de l’homme et de l’Afrique avec une plume à la fois lyrique et incisive.
Dans « Au-delà des sanglots », Ahmadou Moukhtar Mbacké, au-delà des vers qu’il aligne, construit un univers de tension entre l’intime et le collectif, entre la mémoire et le présent. Les textes, comme un kaléidoscope, s’inscrivent dans une dynamique de dévoilement, comme si écrire relevait d’une nécessité vitale. Dès les premières pages, marquées par une dédicace bouleversante à son père disparu, l’émotion s’impose sans détour, comme cette fameuse oraison funèbre hugolienne en hommage à Balzac. Le recueil s’organise autour de plusieurs axes qui dialoguent entre eux. L’ancrage identitaire occupe une place centrale. L’Afrique est évoquée, elle est habitée et surtout ressentie. Dans des poèmes comme « Mon berceau », l’auteur convoque paysages, figures ancestrales et symboles culturels pour reconstruire une mémoire vivante. La terre s’érige ici comme une archive visuelle. Mais cette célébration n’efface aucunement la douleur. Le livre plonge dans les pages les plus sombres de l’histoire africaine. L’esclavage, la déportation, les humiliations coloniales surgissent avec une force brute. Des textes comme « Gorée ou Les cris des esclaves » rappellent la violence des arrachements et la persistance des traumatismes. Ce rapport à l’histoire se prolonge dans une lecture critique du présent. Le poète s’attaque aux dérives politiques, aux logiques de domination, à la corruption et aux illusions modernes. Les réseaux sociaux apparaissent comme de nouvelles formes d’asservissement, plus insidieuses. La parole poétique prend alors une dimension d’alerte.
L’appel de Baudelaire… s’enivrer
En parallèle, une dimension spirituelle traverse l’ensemble du recueil. Les références religieuses et soufies ne sont pas que décor. L’auteur ne fait pas que s’attendrir sur les roses du Cap-Vert, sa poésie, comme celle de Senghor, est lancée au point. Elles structurent la pensée du poète, orientent son regard et offrent un horizon de sens. La foi agit comme un point d’appui face au « désordre » du monde. Enfin, le deuil constitue l’un des fils conducteurs les plus puissants. La disparition du père hante les pages. Les textes qui lui sont consacrés installent une proximité troublante entre les vivants et les morts. L’écriture sert à maintenir un dialogue, à refuser la rupture définitive. La douleur s’y exprime sans retenue, mais elle se transforme aussi en matière poétique. Le style d’Ahmadou Moukhtar Mbacké impressionne par sa densité et son intensité. L’image occupe une place centrale. Elle porte le sens. Les métaphores, souvent audacieuses, donnent à voir un monde traversé de tensions, de contrastes et de fractures. Le rythme joue également un rôle déterminant. Les vers oscillent entre élans lyriques et ruptures brutales. Cette alternance crée une lecture saccadée et quasi physique, comme si le texte imposait ses propres pulsations. Les répétitions renforcent cet effet, installant une forme d’insistance proche de l’incantation.
Il y a aussi l’oralité qui affleure constamment. On sent l’influence des traditions africaines du verbe, cette manière de dire le monde à haute voix, d’interpeller, de convoquer. Le poète ne parle pas seul, il s’adresse à un collectif, à une mémoire partagée, à une conscience en éveil. Dans cette perspective, l’écriture s’inscrit dans une filiation poétique marquée par l’engagement et la lucidité. La vigueur dénonciatrice rappelle David Diop, notamment dans la manière de confronter l’histoire sans détour. On peut également percevoir, dans certaines images et dans le rapport au réel, une proximité avec Tchicaya U Tam’si, dont la poésie mêle tension intérieure et regard critique sur le monde. Toutefois, Ahmadou Moukhtar Mbacké ne se limite pas à ces héritages. Il affirme une voix propre, marquée par une forte charge émotionnelle et une présence insistante du vécu. Sa poésie se situe à la croisée de plusieurs traditions, mais elle s’ancre résolument dans son époque. Avec « Au-delà des sanglots », Ahmadou Moukhtar Mbacké signe une œuvre ambitieuse et habitée. Entre mémoire, révolte et quête intérieure, le recueil s’impose comme une prise de parole forte dans le paysage littéraire contemporain. Une poésie qui dérange autant qu’elle éclaire, et qui rappelle que les mots peuvent encore porter le poids du monde.
Amadou KÉBÉ
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