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Culture

Morad Montazami : « L’esthétique de la fragilité sera le fil rouge de la 16e Biennale de Dakar »

Le SoleilLe Soleilmai 29, 20268 min de lecture
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Morad Montazami : « L’esthétique de la fragilité sera le fil rouge de la 16e Biennale de Dakar »

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Historien de l’art, éditeur et commissaire d’exposition, Morad Montazami est le directeur artistique de la 16e Biennale de l’art africain contemporain de Dakar (19 novembre – 19 décembre 2026). Il a récemment séjourné à Dakar. Dans cette interview, M. Montazami dessine les contours du concept général « (Anti) fragilité : arts de la réparation et stratégies du contrecoup ».

Qu’est-ce qui a motivé Morad Montazami à candidater à la direction artistique de la 16e Biennale de l’art africain contemporain de Dakar ?

Le Dak’Art est une biennale historique. Elle a plus de 30 ans. La Biennale de Dakar a une pérennité. J’en ai entendu parler. Je l’ai visitée. Je suis admirateur des anciens directeurs et directrice artistiques. Elle faisait toujours partie de mes références. Je me suis d’abord spécialisé sur l’art moderne et contemporain des mondes arabe et méditerranéen avec un ancrage plus fort en Afrique du Nord. J’ai fait beaucoup de projets au Maroc, en Égypte. L’Algérie et la Tunisie, également, m’ont toujours interpellé. J’ai développé une activité d’éditeur avec la maison Zamân’Books et de curateur via la plateforme Zamân’Books and Curating. À travers cet ancrage en Afrique du Nord, j’ai progressivement remis en question cette frontière. J’ai eu le désir et des opportunités de travailler avec des artistes du continent africain. À travers des rencontres artistiques, des chercheurs, d’autres curateurs et curatrices d’Afrique – du fait de la mondialisation, il y a plus de mobilité – notamment lors de la Foire d’art contemporain 1-54 au Maroc qui a aussi lieu à Londres, progressivement, je me suis ouvert au reste du continent pour un enjeu aussi politique. Je crois que la frontière Afrique du Nord-Afrique subsaharienne peut parfois avoir quelque chose de limitant, colonial. À la base, c’est la colonisation qui a construit cette frontière. Pour des questions d’engagement politique de par les grands auteurs africains que j’ai lus ces dernières années -Souleymane Bachir Diagne, Felwine Sarr, Valentin Mudimbe -, énormément d’intellectuels africains m’ont ouvert l’esprit et donné cette impulsion pour arriver à étendre mes activités et mes recherches.

Est-ce un déclic ?

Pour moi, c’est un cheminement naturel, politique par rapport à un engagement dans l’histoire de l’art postcolonial. Ce sont toutes ces nuances, engagements, interpellations qui ont fait progressivement que j’ai suscité des opportunités ; on m’a donné des occasions de travailler avec des artistes africains, de dépasser cette expertise sur l’art contemporain arabe. Finalement, la candidature à la direction artistique de la 16e Biennale de Dakar s’est imposée à moi. Je me suis senti très investi. Je me suis dit « je dois candidater pour me mettre au service des créateurs du continent africain ». N’étant pas Africain – je suis Franco-Iranien – aurait pu être un point faible. Fort heureusement, la Biennale a voulu exprimer une forme d’ouverture au monde, notamment avec le Sud global.

Le concept général « (Anti), fragilité : arts de la réparation… » a retenu l’attention du Comité d’orientation de la Biennale de Dakar. Quelles en sont les grandes lignes ?

L’« (Anti), fragilité… », que je me suis réapproprié à partir d’un champ technique dans lequel ce concept s’est inventé à travers plusieurs penseurs, auteurs qui n’ont rien à voir avec l’art à la base. Ils sont dans la technique, le transport, la physique. On peut penser à l’industrie automobile avec le crash-test pour étudier comment renforcer une voiture. Un exemple plus prosaïque, plus humain, c’est l’enfant. Celui-ci est obligé de tomber pour apprendre à marcher. D’une certaine manière, il est obligé de se faire mal pour devenir adulte. Partant de cette idée, j’ai trouvé intéressant de déplacer ce concept – relevant de la physiologie – dans le domaine de l’art sachant que l’idée principale est qu’une chose ou un système, un corps peut être fragile en subissant un choc et se « briser ». Deuxièmement, il peut résister de par sa robustesse en encaissant le choc. On a une troisième option, l’« anti » fragile dans laquelle c’est ni se casser ni résister, c’est se renforcer. Paradoxalement. Cela signifie être capable d’encaisser un choc, mais surtout d’inverser la charge de ce choc comme si une situation de danger, de crise, de traumatisme allait nous donner une opportunité de trouver une nouvelle force, un second souffle. Je l’ai appelée la stratégie du contrecoup. Cela peut être dans plusieurs directions : organiser la solidarité, réinventer les formes de cohabitation, coexistence, co-création. L’idée est d’inventer des systèmes alternatifs de compensation dans tous les domaines : juridique, historique, technique, pourquoi pas artistique. Je ne veux pas donner une définition trop fermée. Mon souhait est que les artistes s’approprient ce concept, donnent leur interprétation à travers leurs œuvres. Ce concept aura une pertinence par rapport à la crise écologique, financière.

Comment entendez-vous décliner cette idée ?

Pour le moment, les trois axes se dessinent premièrement autour des « Puissances du fragile ». D’où l’« (Anti) -fragile ». La fragilité comme potentiel esthétique, potentialité poétique. Comment fait-on pour considérer une blessure, une faille non pas comme un défaut, mais comme une ouverture. Cette idée des « Puissances du fragile » peut être résumée par ce concept métaphorique de la belle cicatrice qui a sa beauté, sa vertu, sa capacité de résilience. Le deuxième axe sera « Les arts de la réparation ». Aujourd’hui, on parle de justice réparatrice. On évoque la réparation dans le cadre de la restitution des objets du patrimoine africain. On peut également imaginer les métiers du soin : la médecine. Comment un artiste peut s’inspirer d’un médecin ou comment un médecin peut devenir un artiste.

Le troisième axe, c’est celui des « Stratégies de contrecoup ». On peut aussi dire contre choc. C’est tout simplement l’idée de s’organiser souvent collectivement, de faire communauté, dans un moment difficile, d’instabilité. Ce sont les liens que l’on va créer. On pourrait faire référence au livre « La sagesse des lianes » du philosophe contemporain de Centrafrique, Dénètem Touam Bona. La stratégie du contre-choc, c’est s’organiser en solidarité à travers des systèmes alternatifs, proposer des moyens de faire face aux crises. Quand on parle de contrecoup, on pense à cette danse populaire et urbaine qui a évolué depuis les années 2000 : le krump. En Californie, on avait chez les Afro-Américains – à la suite d’émeutes relatives à des violences policières, une danse qui s’est développée dans le milieu du hip-hop et qui a rapidement trouvé un écho au Sénégal et dans d’autres pays africains. Cette danse tonique, qui va presque simuler les coups que l’on reçoit et comment le corps réagit. En tant que directeur artistique, je m’inspire à la fois de la philosophie, de la danse. L’approche est transdisciplinaire. Pour une biennale comme celle de Dakar, il y a tous les arts visuels qui sont représentés (peinture, sculpture, photographie, installation, vidéo, design). Il y a aussi les street-artistes, chorégraphes. On doit prendre en charge ces champs. Le projet est ambitieux. C’est pour cela que j’ai monté une équipe curatoriale qui va être capable de couvrir ces domaines.

Parlant d’artistes africains, quelles sont les signatures qui vous ont le plus marqué dans ces dernières années ?

J’ai évolué auprès d’artistes d’Afrique du Nord, notamment au Maroc avec des créateurs qui travaillent avec le textile comme Amina Agueznay qui représente actuellement son pays à la Biennale de Venise. J’ai beaucoup travaillé sur les surréalistes égyptiens, des artistes de la période 1930-1940. J’ai eu toute une réflexion sur la modernité, les avant-gardes marocaine, tunisienne, égyptienne. Récemment, j’ai collaboré avec des artistes contemporains. Parmi eux figure la Sud-Africaine Lungiswa Gqunta qui travaille sur la ségrégation et le contexte post-apartheid dans l’urbanisme de Cap Town. Parmi les autres artistes qui m’ont intéressé et inspiré, il y a la Nigériane Otobong Nkanga. Elle a beaucoup travaillé sur l’extractivisme. Comment les compagnies occidentale, russe ou chinoise de pétrole, de gaz peuvent participer à l’économie africaine, mais d’un autre côté causer des problèmes sociaux, écologiques. Si on pense à la situation des pêcheurs ici au Sénégal, ils sont dans une situation difficile avec l’exploitation du pétrole. J’ai également une appréciation pour le Béninois Romuald Hazoumè. L’art sénégalais post-indépendance me passionne beaucoup avec des signatures issues de l’école de la tapisserie comme Papa Ibra Tall, Théodore Diouf.

Vous êtes Franco-Iranien. Quel regard portez-vous sur l’actualité au Moyen-Orient ?

En tant que binational, on est toujours clivé. Je dois dire que mes lectures, mon éducation post-colonial avec des auteurs comme Gayatri Spivak (philosophe indienne), Souleymane Bachir Diagne et autres m’ont amené vers une culture de la post-colonie, une culture anti-coloniale. Bien que je suis né en France et que j’ai le passeport français, je peux dire que, depuis ces dix dernières années, je me suis construit contre la France intellectuellement et politiquement. J’ai un engagement particulier avec le Sud global. En tant que Franco-Iranien, j’ai un rapport très complexe avec l’Iran, le pays d’origine de mes deux parents. Par rapport à la situation actuelle au Moyen-Orient, je suis en opposition frontale à l’impérialisme américain et israélien.

Interview réalisée par E. Massiga FAYE

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