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Au-delà de Khadim Ba : le Sénégal que nous voulons construire (Par Mbaye THIAM)
Il y a des affaires qui dépassent le sort de la personne qu’elles concernent. Elles deviennent le miroir d’une époque et interrogent les fondements mêmes d’un État. L’affaire Khadim Ba est de celles-là.
Depuis près de vingt mois, cet entrepreneur sénégalais est placé en détention provisoire. Il appartiendra à la justice, et à elle seule, de dire s’il est coupable ou innocent. Personne ne devrait prétendre se substituer au juge. Mais précisément parce que la justice est appelée à trancher, une autre question mérite d’être posée : que dit une détention provisoire d’une telle durée de notre conception de l’État de droit ? Et que dit la toute puissance du droit douanier sur notre conception de l’État de droit?
Cette interrogation dépasse largement le cas d’un homme. Elle concerne tous ceux qui entreprennent, investissent ou prennent des risques dans notre pays. Car la richesse d’une nation ne repose pas uniquement sur ses ressources naturelles, ses infrastructures ou ses politiques publiques. Elle repose aussi sur une valeur invisible, mais essentielle : la confiance.
Les économistes le rappellent depuis longtemps. Les capitaux ne fuient pas seulement les pays pauvres ; ils fuient surtout l’incertitude. Les investisseurs savent composer avec les fluctuations des marchés ou les crises économiques. Ce qu’ils redoutent davantage est l’imprévisibilité des règles, l’absence de visibilité et le sentiment que le temps judiciaire peut, à lui seul, devenir une sanction.
La défense de Khadim Ba affirme que plusieurs éléments du dossier demeurent contestés et devront être débattus devant les juridictions compétentes. C’est précisément le rôle d’un procès équitable. Mais lorsque ce débat tarde à intervenir alors que la privation de liberté se prolonge pendant près de deux années, il est légitime de s’interroger sur l’équilibre entre les nécessités de la justice et le respect des libertés individuelles.
Un proverbe africain enseigne que « lorsque la case de ton voisin brûle, ne crois pas que la tienne est à l’abri ». Il rappelle une vérité simple : les garanties que l’on refuse aujourd’hui à l’un peuvent manquer demain à chacun d’entre nous. Les institutions ne se construisent jamais pour protéger un individu ; elles se construisent pour protéger tous les citoyens, quelles que soient leur fortune, leur fonction ou leur réputation.
Cette réflexion prend une résonance particulière à quelques jours du Grand Magal de Touba. Bien au-delà de sa dimension spirituelle, cet événement constitue l’un des plus importants rendez-vous économiques du Sénégal. Des milliers de commerçants, de transporteurs, d’artisans, d’agriculteurs et d’entreprises s’y préparent chaque année. Khadim Ba est également connu pour son engagement dans de nombreuses initiatives liées à cet événement. Ce constat ne vaut ni absolution ni circonstance atténuante ; il rappelle simplement qu’un entrepreneur ne représente jamais uniquement sa personne. Autour de lui gravitent des salariés, des fournisseurs, des partenaires, des familles et parfois des actions sociales dont beaucoup dépendent.
C’est pourquoi cette affaire dépasse le seul débat judiciaire. Elle interroge la manière dont notre société considère ceux qui prennent le risque d’investir. Depuis des années, nous appelons à l’émergence de champions nationaux, à une industrialisation plus ambitieuse et à une plus grande transformation locale de nos richesses. Nous exhortons les jeunes à entreprendre plutôt qu’à chercher un emploi. Nous souhaitons attirer davantage de capitaux, notamment ceux de la diaspora. Mais cette ambition suppose un environnement où la règle de droit inspire confiance. Le temps c’est de l’argent. Dans le privé, on le sait parfaitement. Mais l’administration en a-t-elle pleinement conscience?
Il ne s’agit évidemment pas de placer les entrepreneurs au-dessus des lois. Dans une République, nul ne doit bénéficier de privilèges. Lorsqu’une infraction est commise, elle doit être poursuivie et, le cas échéant, sanctionnée. Mais l’État de droit se distingue précisément par sa capacité à concilier l’efficacité de la répression avec les garanties offertes à chaque justiciable. Une justice forte n’est pas celle qui prive le plus de liberté ; c’est celle qui juge avec indépendance, dans un délai raisonnable et dans le respect scrupuleux des droits de la défense.
Vous pouvez apprécier ou non Khadim Ba. Vous pouvez penser qu’il est innocent ou coupable. La question essentielle est ailleurs. Si un entrepreneur ayant bâti l’un des plus importants groupes privés du pays peut demeurer près de vingt mois en détention provisoire alors que le débat judiciaire n’a pas encore été définitivement tranché, quel signal est envoyé à tous ceux qui souhaitent investir, créer des emplois ou engager leur patrimoine au service de l’économie nationale ?
Le véritable enjeu n’est pas le destin d’un homme. Il est celui de nos institutions. Car la confiance se construit lentement, mais elle peut se perdre très vite. Et lorsqu’elle s’effrite, ce ne sont pas seulement les entrepreneurs qui hésitent : c’est tout un pays qui ralentit.
Le Sénégal a besoin d’une administration forte. Il a besoin d’une justice forte. Mais il a tout autant besoin d’une économie forte. Ces trois exigences ne s’opposent pas ; elles se renforcent mutuellement. L’autorité de l’État et la protection des libertés ne sont pas des principes concurrents. Elles sont les deux piliers d’une même ambition : bâtir un pays où l’on puisse à la fois investir avec confiance, entreprendre avec courage et répondre de ses actes devant une justice indépendante.
Dans quelques jours, le 18 Safar, date ô combien chargée d’héritage spirituel, d’exigence morale et de travail. Nous célébrons le sacrifice d’un homme qui a consacré sa vie à élever les consciences et à faire triompher les valeurs de l’islam. Pourtant, quel sens donnons-nous à cet héritage si, dans le même temps, notre pays donne parfois le sentiment de s’éloigner de ces mêmes exigences de justice et de responsabilité.
Cela interesse-t-il ceux qui sont en charge de façonner le Sénégal de demain?
Par Mbaye THIAM
⚡ Résumé express
généré par IA, vérifié par la rédaction
– L’affaire Khadim Ba, entrepreneur sénégalais en détention provisoire depuis près de vingt mois, interroge la conception de l’État de droit au Sénégal.
– L’article souligne que la durée de cette détention provisoire envoie un signal négatif aux investisseurs et entrepreneurs, affectant la confiance économique.
– La réflexion met en garde contre l’érosion des garanties judiciaires, qui pourrait nuire à tous les citoyens et ralentir le développement du pays.
Auteur: Mbaye THIAM
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